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La citerne.

 
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Rafistoleuse
Coup de Coeur ...
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MessagePosté le: Mer 4 Juin - 13:13 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

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Timide. Réservée. Solitaire. Voilà ce qu’on dit de Nadine lorsqu’on ne la connaît qu’à peine. Pessimiste, déprimée, dans sa bulle. C’est ce qu’on dit quand on pense la connaître bien. Et elle a si bien intégré ces qualificatifs, qu’elle se définit par eux. Il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde à le dire, Nadine est gentille. Nadine, elle ne calcule rien, elle est gentille par instinct, et par habitude.

Nadine se trouve différente, depuis toujours. Elle a compris depuis plusieurs années qu’elle n’avancerait pas au même rythme. Elle a adapté ses rêves et ses espoirs à son échelle. Les adolescents de son âge aspirent à la liberté. Celle de pouvoir bâcher le cours d’histoire-géo, de pouvoir se faire un tatouage dans le bas du dos. Ils veulent tout expérimenter des limites physiques, émotionnelles. Il y a comme une urgence qui gronde, faut le faire tant qu’on n’a pas encore le droit, après ce sera plus pareil.

Nadine ne joue pas dans la même cour. Elle compte les points. Cédric lui dit bonjour d’un signe de la main, un point. Clarisse ne chuchote pas en la regardant d’un air supérieur, cinq points. Quelqu’un occupe la place juste à côté d’elle en classe, trois points. Si elle arrive à vingt en une journée, Nadine sait qu’elle en a passé une bonne.

Mardi dernier, elle avait explosé son compteur. Vendredi, ce serait le 19 décembre. La fin des cours, la veille de la Fèt Kaf. Et l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage n’était qu’un prétexte de plus pour les adolescents de son âge, pour organiser une soirée.

Comme d’habitude, Nadine faisait partie du décor. Silencieuse et discrète, elle écoutait les conversations de ses camarades de classe, et lorsque leurs voix portaient assez pour qu’elle les entende, elle avait le droit de rire elle aussi. Ce matin-là, elle s’était trouvée au bon endroit au bon moment. Ils planifiaient, tout exaltés, leur soirée de fin de semaine. L’endroit était tout trouvé, une citerne. Une gigantesque citerne, non loin du Lycée Roland-Garros.



Nadine avait saisi l’occasion. Pour une fois, ce n’était ni chez Ombline, ni chez Jérémie. Elle avait une chance, enfin. Ils discutaient logistique. Johan et Kelly feraient des allées-retours avec leurs scooters pour ramener tout le monde. Et chacun devrait emmener deux bouteilles, minimum. Nadine avait pris son courage et avait lancé un timide « Je peux venir ? » et Cédric lui avait répondu – trois points – en souriant – 5 points – « Si tu veux ! ». Cent-cinquante points, au moins.

Nadine exultait, c’était trop de bonheur d’un seul coup. Elle sentait ses jambes devenir cotonneuses, et elle avait presque oublié de cacher son sourire un peu déstructuré. Mardi soir, Nadine ne parvenait pas à trouver le sommeil. Elle se sentait revivre. Vivre.

Elle avait réussi la première étape, mais la plus délicate était celle des parents.

***


« - Alors voilà, vendredi soir, ce sont les vacances de Noël, je vais plus revoir mes amis pendant un mois, et on fait une soirée pour fêter ça.
Nadine se jetait à l’eau. Elle savait que c’était risqué.
- Tes amis ? Tu … C’est bien ça… Répondit sa mère entre surprise et émotion.
- Oui … Ça se passe sur une citerne. Avoua la jeune fille, un brin kamikaze.
- Une citerne, mais quelle idée c’est …
- C’est parce qu’on pouvait faire ça chez personne … Coupa Nadine. Toi tu accepterais qu’on fasse la soirée à la maison ? Non, et bien les autres parents non plus… Renchérit-elle.
- Eh bien… J’accepte, c’est moi qui t’emmènerai, mais pour le retour, demande à ton père de venir te chercher.
- Tu sais, ce n’est pas très loin de la maison, et on va sûrement finir tard, je prévois des vêtements chauds, on dormira sans doute sur place et le matin, je rentrerai tranquillement… Débita l’adolescente, sans respirer. Elle se trouva naïve d’espérer que ses parents acquiescent aussi facilement.
- Bon, tu ne sors jamais alors pour une fois… »

Ses parents étaient eux aussi, assez naïfs. Le tour était joué, elle n’avait même pas eu à mentir. Et la soirée du siècle, elle ne la louperait pas.

Les jours qui suivirent furent une aventure de tous les instants. Lorsqu’elle arrivait le matin, elle se sentait légitime de leur adresser la parole. Elle n’était plus obligée de passer pour l’intello lèche-bottes de la classe. Qui n’a que les mots dissertation et révision à la bouche. Nadine n’était pas obnubilée par les cours, mais c’était le seul terrain de jeux qu’elle partageait avec eux jusqu’à maintenant alors elle l’exploitait. Depuis mardi, elle avait passé un cap. Elle avait changé son échelle, et celle-ci était bien plus excitante.

« - Bon, voilà comment on fait... J’amène Jeannette et toi… Proposa Johan, en premier.
- Hé non c’est moi qui amène Jeannette … Protesta Grégory.
- Bon je pense qu’on va être pas mal à emmener Jeannette, et c’est pas plus mal… J’ai un fond de Gilberte, de la soirée barbecue. Détaillait son ami.
- Ah oui, ben du coup j’ai de la Viviane presque pleine, j’ai failli zapper. Ajouta Grégory, ayant déjà l’eau à la bouche.

Nadine les écoutait, cherchant une intervention qui ne lui semble pas trop ridicule. Elle avait accumulé tellement de miles en si peu de temps, qu’elle marchait désormais sur des œufs.

« - Je peux apporter Jacqueline, si vous voulez !
Les deux garçons se retournèrent, amusés.
- Georgette ? S’enfonçait Nadine.
- Tu sais de quoi on parle au moins ? Nargua Johan.
Nadine l’ignorait mais elle avait un sens plutôt aigu de la déduction.
- D’alcool ? Tenta la jeune fille.
- Hé, mais c’est qu’elle est pas con, fi.. Laissa échapper Johan.
- Ta gueule Joh ! L’arrêta Grégory.
- J’suis pas en sucre, va. » S’adressa Nadine, en souriant à Grégory.
- Alors, Jeannette, c’est le rhum Charrette. Tu en as ? Johan faisait le point sur les munitions.
- Non.
- Alors il te faut de la Jeannette, il nous en faut tous. J’ai du Gin, et Greg emmène de la vodka.
- Je peux acheter de la Tatiana
- Et c’est ? Demanda Johan intrigué.
- De la Tequila…
- Héhé ! » Rigola Johan.

Nadine l’avait senti, elle avait presque gagné le respect de Johan. Soixante points. Et le numéro de Grégory dans son répertoire. Deux-mille points.

Vendredi.15h. La classe de Nadine a terminé les cours. D’habitude, Nadine se dirige sous le petit kiosque, sort son baladeur CD. Avril Lavigne à l’intérieur. Puis attend patiemment que le Lycée Bois-Joly Potiers ferme ses portes. Elle prend ensuite le bus qui l’amènera doucement à deux-cents mètres de chez elle.

Ce vendredi, rien n’est commun. Johan, Ombline, Grégory et les autres ont décidé de descendre à Roland. Rejoindre des potes d’un autre lycée. Et acheter des clopes à la Cantina. Et prendre le bus directement là. Nadine comprenait enfin pourquoi elle ne les croisait jamais avant.
Elle n’a pas les chaussures idéales pour faire des kilomètres. Et le soleil est cuisant. Mais elle s’est offert des ailes depuis quelques jours. Elle se sent capable de tout. Elle fait partie d’un groupe, et c’est de dont elle rêvait depuis une éternité. Elle sait bien que tout est à faire. Elle a des galons à obtenir avant de pouvoir dire qu’elle a des amis.

Les rires vont bon train. Ils sont une petite quinzaine. Nadine est un peu en retrait, un vieux réflexe. Elle n’a jamais été observatrice. Si vous ne l’interpellez pas dans la rue, et même si vous la croisez sur le même trottoir, elle peut filer sans vous avoir vu. Vous le prendrez comme du dédain, ou de l’indifférence, et vous aurez tort. Nadine, depuis toujours, regarde ses pieds, elle peut ne pas voir un poteau à deux mètres d’elle, tellement son champ de vision est limité. Elle a un sens de l’équilibre plutôt foireux depuis petite, et à force de s’égratigner les genoux dans les trous de gravillons des trottoirs défoncés, elle a fini par écouter sa mère à la lettre. « Regarde où tu mets les pieds, à la fin ! » En grandissant, elle a appris à baisser la tête, comme une protection. Si elle ne voit pas les regards des autres, ils n’existent pas. Alors ils n’auront pas pitié, elle n’aura pas honte. Depuis qu’elle était arrivée au lycée, elle était devenue contemplatrice. Les bons moments des autres, c’étaient des films, qu’elle se repassait le soir venu. Et quand ça lui arrivait à elle, elle ressentait le besoin de s’éloigner d’elle-même, le temps de se dire « Là, ce que je vis, c’est génial ! ». Et ce petit groupe qui arpentait les rues du Tampon, c’était une carte postale qu’elle voulait conserver.

Au fil du trajet, les adolescents se divisaient en petits groupes. Des bouteilles à aller acheter, et des chipettes pimentées, fallait bien un repas. Des amis à rejoindre. Des parents à baratiner. Un joint à fumer au parc de Cambiaire pour bien démarrer les hostilités.

« - Bon, ben moi j’vais pas à Roland, je vais prendre des affaires chez moi ! Prévint Grégory.
- Ok, bon ben on se retrouve ce soir ! S’écria Johan qui avait déjà traversé la route.
- Nadine tu fais quoi ? Demanda Grégory.
- Ben moi je vais prendre le bus vers le Trois-Mares…
- J’habite dans le coin, on fait la route ensemble si tu veux…
- C’est-à-dire que… Je dois prendre le bus… Répondit Nadine, la mort dans l’âme.
- Je te dis à ce soir alors ! J’y serai vers 18h30.
- Ok, à ce soir tout le monde ! »

Nadine se sépara de ses camarades, malgré elle. Il fallait qu’elle reste dans les clous. Ce n’était pas le moment de mettre ses parents en rogne.

***


18h07. La 106 blanche de la mère de Nadine se gare près d’un chemin de terre.
« - C’est là.
- Tu es sûre que…
- Oui maman…
- Sois prudente ... Tu m’appelles si …
- Maman… T’en fais pas !
- Amuses-toi bien ma chérie ! Tu as emmené une écharpe ?
- ‘Man, ça va quoi…
- Allez je te laisse… Bonne soirée, et n’oublie pas…
- J’y vais ! A demain ! »
Nadine avait enfin le champ libre. Elle s’aventure dans le petit sentier frayé entre les cannes à sucre. Son sac Eastpak noir fait des cling si bruyants qu’elle se demande comment sa mère a pu ne rien soupçonner. A mesure qu’elle avance, elle entend des voix qui ne lui sembleent pas familières. Elle n’est pas la première arrivée.
La citerne est immense. D’une hauteur d’un mètre ou plus, de là où elle est. Quelques personnes discutent au fond, ils ne l’ont pas entendue arriver. Ça tombe bien, Nadine n’aime pas se faire remarquer. D’autant plus que son angoisse augmentait. Comment monter. Nadine n’est pas très grande, surtout pas très débrouillarde. Elle commence à faire le tour de la citerne en espérant trouver un escalier. Fallait pas rêver, non plus.
« Alléluia, une grosse pierre ! » Se réjouît Nadine, intérieurement.
Elle se hiss assez difficilement, ce qui attire l’attention des jeunes déjà présents. Nadine ne les connait pas. Sans réfléchir, elle les aborde. Une spontanéité qu’elle se découvrait à peine.
« - Salut ! Vous êtes des potes à Johan et la bande ?
- Nan. Répond le petit comité en chœur.
- Vous êtes de Roland ? BoisJo’ ? Questionne Nadine, intriguée.
- Nan, on est plus au lycée, t’as fumé ou quoi ?
- Mais vous savez qu’on a une soirée ici ce soir ?
- Ouais ouais, tout le monde le sait !
- Tout le monde ? »Demande Nadine, surprise.

Aucune réponse. A vrai dire, elle s’en soucie peu. Elle attend surtout de retrouver Grégory, Johan, Ombline, Cédric, Kelly, Loïc… Ses amis, elle voudrait s’autoriser à le penser.
Elle ne sait pas où poser son sac. Comme si elle cherchait un coin. Sur une surface ronde, ce n’était pas gagné. Elle prend son téléphone, le fourre dans sa poche et s’allume une cigarette. Elle est nerveuse. Comme si elle passait un examen. Elle aspire une longue bouffée et s’étrangle trop bruyamment à son goût. Les étudiants, trop occupés par eux-mêmes, n’y font pas attention.
Derrière elle, des champs de cannes, brulés par le soleil. De la terre parsemée de quelques brins d’herbes jaunis. La vue en face est à couper le souffle. Le terrain en pente sur lequel a été bâtie la citerne, fait de son poste une des plus belles vue en plongée de la ville du Tampon, et puis Saint-Pierre. Le soleil à se couche en pointillés dorés sur l’eau. Nadine n’en revient pas. Elle avance jusqu’au bord. Son sang se glace. Une dizaine de mètres de profondeur. Elle n’a pas le vertige, mais quand même.

Elle ne tarde pas à être rejointe par Grégory et Kelly. Ensemble ils font l’inventaire de leurs ressources. Ils ont chacun dans leur sac de quoi se bourrer la gueule à dix. Nadine se dit que ça fait beaucoup. Elle n’a pas l’habitude de boire. Une bière de temps en temps. Du champagne avec les parents. Ça relève la plupart du temps d’un petit apéro. Mais elle a bien compris que ce soir, elle ne tape pas dans la même catégorie. Tous les trois commencent à boire. Nadine n’a pas pensé aux gobelets mais personne n’en a besoin, visiblement. La bouteille passe de la bouche à Kelly à celle de Grégory, qui lui tend la bouteille. Malibu. Elle n’aime pas le coco mais cette expérience vaut bien cinquante points. Elle avale quelques grosses gorgées sans sourciller. Elle se sent déjà plus sereine. Dégoutée mais sereine. Il lui faut noyer ce goût. Une bouteille de Goyavlet, c’est parfait. Grégory sort son baladeur, et passe un à un les écouteurs aux deux filles. Elle sent les doigts de Grégory effleurer le lobe de son oreille gauche. Quizz musical improvisé. Radiohead, Nirvana, Noir Désir. Tous les trois secouent leurs têtes sur les riffs de guitares. Nadine connaît les paroles de certains morceaux, elle voudrait gagner des points, et se met à bafouiller et avaler la moitié des mots, entre deux gorgées.

« Moi je vais vite très vite, Ma crinière est en jeu, je suis la médiathèque, Moi je suis plus que politique Car JE SUIS UN HOMME PRESSE, UN HOMME PRESSE, UN HOMME PRESSE ! »

Nadine rit et oublie de se cacher les dents. Nadine crie sans avoir peur de ce que pensent les gens.
Il n’ont pas vraiment vu la nuit tomber, et les gens arriver. Ils sont plusieurs dizaines à graviter les uns autour des autres. Nadine s’est levée pour dire bonsoir. Elle fait la bise à des mecs, des filles, qu’elle n’a jamais vus. Des prénoms qu’elle oublie aussi vite qu’elle les entend. L’attention de Nadine est sollicitée de toutes parts. Elle s’émerveille des moindres sensations. L’alcool a rendu les paumes de ses mains toutes rouges, c’est agréable. Le béton y a dessiné de petites crevasses. Elle saisit une bouteille, au hasard, pour apaiser sa soif.

Nadine parle, on ne l’arrête plus. Elle est tout à fait consciente de la façon dont elle agit. Les degrés lui montent doucement à la tête, juste assez pour oser être elle-même. Elle parle allemand avec un correspondant. Elle participe à toutes les conversations et rigole un peu niaisement à la première occasion. Les autres autour d’elles sont dans le même état d’exaltation. Nadine voudrait les remercier, tous. D’être là, de lui permettre d’être ici. Mais elle se rend bien compte, que ce n’est pas le moment. La citerne n’est éclairée que par la lune et les écrans des téléphones. Nadine cherche Grégory. Elle déambule, un peu paumée. Il y a Cédric, médiator coincé entre les dents, qui gratte Redemption Song sur une guitare couverte d’autocollants. Elle passe sa main sur le bois de la guitare. Cédric est concentré. Son cœur à elle, est une boîte à rythmes désordonnée. Elle veut faire de la musique, elle aussi.

« - Je te confie ma femme, tu en prends soin, Didine ?
- J’aime pas qu’on m’appelle comme ça … Se surprend-elle à répondre.
- On t’appelle comment d’habitude ?
- On m’appelle pas. »
Ils éclatent de rire, elle a moitié. Mais elle frissonne des points qu’elle continue à accumuler.
« - Moi je t’appelle Didoon, t’es d’accord ?
- Je valide… » Dit-elle de l’air le plus détaché dont elle est capable. A l’intérieur, c’était l’explosion de joie. Elle avait un surnom. Un sympa, qui plus est. Et pour couronner le tout, c’était un mec qui lui avait donné.

Une correspondante allemande vient lui faire la conversation. Elle décline le Gute Geburtstag sur tous les tons. La vodka Tagada a beau être rose, elle n’en est pas moins forte. Nadine se lève d’un bond, laissant la guitare à une silhouette.

Nadine cherche Grégory. Mais sa quête est mise à rude épreuve. Chaque bouteille mérite d’être goutée. Elle se sent légère. Débarrassée d’un poids, qu’elle n’est pas en mesure d’identifier.
Johan se met à hurler qu’on l’écoute.

« On va jouer à un jeu. On a cinq minutes chrono pour embrasser le plus de personnes possibles. Une personne, un point. Les pelles comptent double. C’EST PARTI !
Il capture les lèvres de Kelly qui met une seconde à comprendre, une autre à répondre de la langue.
« - Qu’est-ce qu’on gagne au fait ? S’intéresse Loïc.
- A boire ! Déclare Johan, étonné de la question.
- On s’est fait niqués là je crois…
- Pas encore… » Chuchote Ombline, sur un ton faussement lubrique.

Nadine regarde les ombres s’agglutiner en duo. Elle n’a pas bu assez pour ignorer qu’elle n’y a pas droit. Elle ne peut pas prétendre à la lune, elle n’est pas équipée. Alors Nadine s’allume une énième cigarette. Elle ferme les yeux, elle est comme dans un bateau. Elle tire sur sa cigarette très fort. Elle ne sent plus grand-chose. Elle essaie de se raisonner.
« Putain, sois déjà contente » Voilà ce qu’elle se répète, comme une berceuse.
Elle se laisse tomber assise, sur le béton. La tête enfouie entre ses genoux. Elle voudrait ne plus rien entendre. Non, elle voudrait de la musique, de la vraie. Pas celle des baisers.
Elle sent une main caresser son front. Nadine a peur de lever les yeux.

« - Ça va ?
- Pas.
- Tu veux de l’eau ?
- Oui s’il te plaît.
- Merde, merde, merde, j’en ai pas, j’pensais pas que tu dirais oui.
- C’est gentil…
- De quoi ?
- Je sais pas.
- Tiens relève la tête on va aller marcher un peu.
- Mélissa ?
- Ben oui.
- J’ai perdu tous mes points.
- C’est qu’un jeu bidon tu sais, et t’as certainement déjà trop bu, t’es hors concours ! « La rassure Mélissa, d’un clin d’œil.

La jeune fille fixe Nadine pendant quelques secondes, avec un sourire d’une bienveillance un peu ivre. Elle s’approche et lui vole un baiser. Nadine sent son corps s’effondrer mais elle est toujours debout. En quelque sorte. Lorsqu’elle revient à elle, il n’y a personne dans son périmètre. Elle a rêvé.
Le jeu est terminé depuis longtemps, et un autre a pris sa place. Les champs de cannes s’agitent dans les recoins les plus isolés. Nadine cherche Grégory. Elle est épuisée. Elle n’a plus son téléphone, plus de clopes, plus de points, plus rien. Elle a tout perdu. Elle adresse des sourires éventés aux visages qu’elle reconnaît. Elle voudrait leur dire qu’elle se sent seule. Elle voudrait savoir si elle a passé le test. Elle ne parvient qu’à leur demander si ça va. Et forcément, ça va. Et ça s’arrête là.
Elle se rappelle qu’il y a toujours Jeannette qui n’a pas quitté son sac. Jeannette est probablement la dernière chose dont elle a besoin. Mais Jeannette est là, elle.

Nadine s’appuie contre une montagne de sacs à dos. Et y repère sa promise. Une gorgée. Il lui semble qu’ils sont une centaine à tourner en rond. Deux gorgées. On la regarde, et on se moque d’elle. De toutes façons, ils ont sûrement raison. Trois gorgées. Grégory a disparu. Quatre gorgées. Nadine à froid. Cinq gorgées. Ça brûle. Six gorgées. Le béton froid appelle sa joue. Sept gorgées. Parterre.

Nadine s’endort, sans même s’en rendre compte. A un mètre d’elle, le mauvais bord.

***


Nadine se réveille.
Trou noir.

Encore brumeuse des heures passées, elle tente de se mettre debout. Et tombe.

Elle se relève, le tibia en sang. Mais elle n’est pas encore capable d’assimiler la douleur. Elle se met à faire le tour de la citerne à la recherche de la pierre de la veille. Elle remonte, trouve une clope par terre. S’assied en tailleur. Ça tire. Elle remarque le sang. La douleur devient insupportable. Elle sent quelque chose de lourd sur elle. Une couverture. Une écharpe aussi. Pas les siennes.
Autour d’elle plus personne. Son sac est le seul rescapé. A l’intérieur son téléphone bien rangé. Il est 8h13. Il est temps de rentrer chez elle.

***


« - Comment s’est passé ta soirée ma chérie ?
- C’était géant. » Répond Nadine, par automatisme.

La citerne, c’était elle.
Pleine d’eaux usées.

A combien Nadine, devrait-elle recommencer à compter ?
Zéro, elle présume.
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Rafistoleuse
Mer 4 Juin - 13:13 (2014)
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Wilou
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MessagePosté le: Mer 4 Juin - 17:43 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

J'ai bien aimé l'histoire... Ça sent le fond de vérité (il y a eu des moments où je me sentais comme une Nadine) et le tout est bien raconté...
Cependant, j'ai eu un peu de mal avec le temps. Dans le même paragraphe on passe du passé au présent etc. C'est dommage.
Mais pour tous les petits détails... Et L'homme pressé version bourré m'a fait mouir de rire!
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Mer 4 Juin - 17:43 (2014)
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Octobell
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MessagePosté le: Mer 4 Juin - 18:36 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Aaah mon dieu qu'elle est touchante Nadine, j'adore !! Mine de rien, je l'ai trouvée foutrement courageuse de s'éloigner, ne serait-ce que pour une nuit, de son statut de solitaire. Et j'ai vraiment eu peur jusqu'à la fin que ça vire franchement au drame. Bon, ça ne finit pas spécifiquement BIEN (et ça ne pouvait pas), mais j'aime croire que cette écharpe, le portable rangé dans son sac, y'a eu quelqu'un d'assez bienveillant pour s'en occuper (même si ça n'a pas été jusqu'à la réveiller et la ramener chez elle).

Bref, c'est une belle personne, Nadine !
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Mer 4 Juin - 18:36 (2014)
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Linelea
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MessagePosté le: Mer 4 Juin - 22:45 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Rooh la la elle est touchante cette Nadine.

Et la fin dit donc... après comme Deb j'ai également été un peu déstabilisé par la ligne du temps. Mais comme Mo' je suis tentée de penser qu'il y a eu quelqu'un qui a pris soin d'elle, en lui mettant cette couverture ou cette écharpe. Mélissa ? Grégory ?

Mais en même temps j'ai des doutes sur la réalité, est ce que Nadine a tout inventé ?
Mer 4 Juin - 22:45 (2014)
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MessagePosté le: Jeu 5 Juin - 11:06 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

J'avoue que je mélange instinctivement les temps, et ça ne me choque pas assez lorsque je me relis, je vais essayer d'y faire plus gaffe à l'avenir, en tout cas merci pour ton commentaire Wilou =)

Mo, t'as repéré exactement les petits détails que j'avais laissés. Quelqu'un a eu une attention à son égard, peut-être Grégory, elle n'en sait rien, et le lecteur non plus ^^
Et, oui, ça aurait pu finir mal, vu l'endroit "idéal" où ils se trouvaient et la quantité d'alcool qui tournait.
En tout cas merci beaucoup, pour ton commentaire !! (Nadine aurait été fière d'ajouter des points à son compteur )

Line, dans ma perception des choses, Nadine ne sait pas si elle a rêvé (ce moment avec Mélissa, je veux dire) Elle aura toujours ce doute, et parfois elle se dira que c'est vrai, d'autres fois elle se dira qu'elle a rêvé. Par contre, cette soirée était bien réelle. Je l'ai écrite comme ça
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Jeu 5 Juin - 11:06 (2014)
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Alice Neixen
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MessagePosté le: Ven 6 Juin - 11:13 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Moi j'ai beaucoup aimé ce texte Raf. C'est doux comme si c'était naïf mais percutant comme si elle faisait semblant d'être naïve et qu'en fait, elle comprenait parfaitement tout. Ca se lit d'une traite, comme un très bon cocktail. On a envie de savoir ce qui lui arrive à Nadine, et effectivement, il y a des phrases qui ont des tournures d'histoire vécue à la lecture, je me demande si c'est volontaire !

J'aime beaucoup ton style d'écriture dans ce texte, et les temps moi j'y ai même pas fait attention du tout avant de lire les commentaires !

Bravo
Ven 6 Juin - 11:13 (2014)
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MessagePosté le: Ven 6 Juin - 14:15 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Vécu ou pas, j'en dirai pas plus, je laisse chacun supposer ce qu'il veut

Je pense que Nadine n'est pas naïve, pas complètement. Elle prends les belles choses qui lui arrivent, mais jamais elle ne se dit qu'elle fait partie des leurs, que ce sont ses amis. Elle a des espoirs, ais pas tellement d'illusions. Elle ne fait pas semblant, elle feint le détachement, genre c'est un truc normal qui lui arrive. Mais pour elle c'est immense. Elle peut pas vraiment le dire.

Enfin voilà comme j'imaginais le personnage ^^!

En tout cas merci beaucoup Alice !!!
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Ven 6 Juin - 14:15 (2014)
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MessagePosté le: Ven 6 Juin - 15:36 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Tu as très bien décrit tout ça ^^
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Ven 6 Juin - 15:36 (2014)
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MessagePosté le: Ven 6 Juin - 17:49 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Approche du thème :
Oh oui qu'elle est attachante cette Nadine ! Je rejoins vraiment les autres ! J'aime beaucoup l'approche que tu as choisie aussi, celle de cette solitaire, peu entourée, en quête de grandes amitiés. Ce système de points, les réactions quand même positives des autres, ça donne à l'ensemble un aspect très frais, malgré finalement la grande solitude dont souffre Nadine. Au final je ne sais pas si je dois être très heureuse pour la soirée qu'elle a passé, ou juste attristée que ce soit des évènements aussi rares. Sentiments contradictoires ^^ En tout cas, c'est un super texte !! Bravo !

Nadine ça se termine comme Amandine... un hasard ?

Respect de la contrainte :
Tu as su parler de chez toi sans faire dans le cliché. Il y a des noms, puis des références : le rhum Charette, les cannes à sucre, c'est subtil, et très approprié pour ton texte. Cette histoire aurait pu se passer n'importe où ailleurs, finalement, mais elle se passe bien chez toi =) Les lieux n'empiettent pas sur l'histoire, et c'est chouette ! Bref mission accomplie !

Ma phrase préférée :
"Nadine ne joue pas dans la même cour. Elle compte les points."
Ven 6 Juin - 17:49 (2014)
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MessagePosté le: Ven 6 Juin - 20:34 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Les sentiments contradictoires , oui, c'est ça ! Enfin du moins c'est ce que je voulais provoquer (ouais je suis sympa ^^) C'est contradictoire pour Nadine aussi.

Je craignais un petit peu, pour la contrainte de la ville, de pas avoir assez mis l'accent sur ma ville, mais j''en ai pris un petit bout pas touristique du tout, c'était un choix et je suis contente que ça n'ai pas été embêtant pour toi =)

Sinon pour les prénoms, c'est peut-être une coïncidence ... Ou pas ^^
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Rafistoleuse
Ven 6 Juin - 20:34 (2014)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Sam 7 Juin - 00:01 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

J'ai beaucoup aimé ce texte subtil et juste dans le rendu des sentiments, entre solitude et espoir, et la minutie des détails, tels ces points qu'elle s'attribue. 
Ton texte nous remue ! 
Sam 7 Juin - 00:01 (2014)
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hector vugo
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MessagePosté le: Dim 8 Juin - 11:45 (2014)    Sujet du message: La citerne. Répondre en citant

Ta Nadine est super attachante. Ne sait on jamais, adolescent, senti comme elle : en dehors du monde mais si désireux de l'intégrer.


Tu le transcris très bien avec cette approche ludique qui fait le charme de tes textes.


Mais derrière le verni du fun se trouve une réalité douloureuse et injuste


De quoi être désenchanté 
Dim 8 Juin - 11:45 (2014)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:09 (2016)    Sujet du message: La citerne.

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