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[Hors-Compétition] DRACULA AND CO

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Ven 4 Juil - 06:54 (2014)    Sujet du message: [Hors-Compétition] DRACULA AND CO Répondre en citant

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Il s’approche de mon oreille en chantonnant. Je ne bouge pas. Il  survole mon front, puis me voyant  sans réaction, il  allume sa petite lampe torche et la colle sur ma rétine un court instant. Je ne peux plus dormir.  Pour autant, je ne lui en veux pas. Avoir un moustique apprivoisé donne des avantages. Grâce à Dracula, je n’ai plus de grasse matinée. (Cela sonne comme un slogan publicitaire)  
Mon loft est un cube. Il  quitte la nuit. Le voile opaque des vitres disparaît à mon ordre. J’ai dit : « que le jour soit ». 
J’ai l’impression d’être dans une pièce de Shakespeare avec la voix éraillée du matin, les pieds nus au sol, les cuisses frêles et dénudées, le torse couvert par un polo blanc. Mon aspect général est dramatique.  
-         Dracula se moque de moi : Que le jour soit. Pff c’est ridicule.  Pourquoi fais-tu tant de cinéma pour « déteinter » les vitres ? 
-         Parce que j’y suis obligé 
-         Obligé ? 
-         Si non ça ne marche pas. On voit que tu n’as pas lu la notice 
-         Je préfère lire dans les pensées que dans les notices. Dis-moi, qui est ce type à qui tu penses tous les matins, ce Shakespeare ?  
-          C’est un auteur de théâtre. Il a vécu il y a très longtemps, il y a des millions d’années. A l’époque, nous habitions une planète, le soleil existait encore. Personne n’avait dans l’idée qu’il allait s’éteindre. 
-         Ouh là ça date ton truc. 
Mon histoire ne lui coupe pas l’appétit. Dracula boit son verre de sang synthétique l’œil circonspect.  
  
 Je regarde par la vitre.  Le jour se lève.  Le ciel est pourpre. Il fait clair. Un clair presque rose.  J’aime à redécouvrir ce paysage étrange qui domine mon loft.  Je l’observe de long en large,  je m’attache à quelques détails. J’y trouve, malgré tout, des raisons de m’émerveiller. Tant de choses se dévoilent. Ici une plante carnivore dévore une mouche, là un nénuphar hystérique remue la queue. Il éclabousse une sirène faisant son aquagym. Plus loin des tomates carrées écoutent de la musique transcendantale au casque, plus loin encore une girafe à trois têtes cueille une noix de coco. 
Ce monde est un patchwork de  couleurs improbables. En vision panoramique c’est un joyeux chao. Toutefois, je préfère m’attarder  sur ces scènes de vie où l’harmonie prévaut, un peu comme pour un tableau de Picasso, un roman de Joyce, une symphonie de Rachmaninov.  
J’aime à citer ces gens-là, non pas pour faire étalage de ma culture. Je sais qu’ils datent tous de la nuit des temps, de ces années où je vivais encore sur une planète bleue. Loin là-bas. 
J’achève ma promenade oculaire sur ce point fixe, cette punaise accrochée à un nuage. C’est tout ce qui reste de la terre : un minuscule grain de beauté dans mon ciel. 
Dracula finit son verre. Il me pique avec une remarque : « Picasso, Joyce, Rachmaninov.. Tu me prends la tête à jouer les encyclopédies. Je me casse » 
Il s’envole et disparaît. Je sais qu’il reviendra à la nuit tombée. 
Il ne peut pas finir une journée sans son deuxième verre de sang. C’est le prix de son immortalité. Sait-il que ses ancêtres ont péri pour la plupart sous les coups d’une tapette ? Non, il a la mémoire courte et je l’envie. 
  
La mienne est polluée par les regrets et la nostalgie. Je porte des siècles de bêtises sur les épaules. Et pourtant je me tiens droit.  Le plan de travail de la cuisine donne sur un miroir. J’avale mon café face à un homme que je ne reconnais pas. Oui je ne me reconnais pas, trop arrogant sans doute, trop heureux en apparence. 
Cela devient usant de toujours tricher.  
La terre c’était bien. C’était il y a une éternité. J’aimerais oublier, avoir le cerveau d’un moustique. Mais je ne peux pas. J’ai le culte du souvenir. Je brûle une bougie dans une chambre  attenante à la salle de bain. Je la brûle en mémoire des miens. A l’abri de l’indiscrétion cérébrale des autres, je pense à mes ancêtres, à mes secrets les plus intimes. Personne ne sait lire dans vos pensées quand vous êtes dans une pièce noire. Les ondes ne passent pas. 
J’en sors à moitié nu et rempli d’une mélancolie heureuse, celle qui vous aide à tenir. J’ôte mon polo, m’introduit dans une cabine bien trop large pour mon gabarit. Je lève la tête, au-dessus de moi une gueule de Lama me crache au visage, une fois, deux fois, trois fois. C’est la douche. Je chante, j’ai l’air joyeux. Je pousse mes cordes vocales. Osons la comparaison, à la  Pavarotti.  
Le lama le devine et  m’apostrophe en anglais : « Who is Pavarotti ? ».  C’est à pleurer, il est aussi stupide que mon moustique. 
Je saisis le savon, me caresse le corps avec.  Lui, en parlant du Lama, me conseille : « Il est bête comme une poire  laisse glisser ».  
Un savon ayant de l’humour, on aura tout vu. 
Pourquoi donc se laver ? A qui plaire ? A soi ? C’est peine perdue. Je ne suis pas narcissique, j’ai seulement l’odorat sensible. 
Comme la vue, du reste. D’où ma tenue soignée : une combinaison grise. Celle que j’enfile sans réelle conviction mais avec un  sourire de façade. Parce qu’il faut toujours tricher. 
Je repasse devant le mur de la cuisine. Le miroir est sans appel. J’ai la fierté collée aux pectoraux, les épaules déployées. 
Bref je suis irrésistible. Si je vous assure. Un androïde a même été à deux doigts de m’embrasser. Il faut dire que l’on se connait. Il frappe à ma porte tous les matins. C’est mon partenaire de jogging, une sorte d’entraîneur, un bourrin aux mollets énormes et à la philosophie limitée. Je lui  fais croire que Stallone est un ancien dictateur Russe. 
On court quelques kilomètres à travers une végétation luxuriante et colorée. Je fais un brin de causette avec lui 
-         Regarde cette plante-là. Elle ressemble à un travestit brésilien 
-          c’est quoi un travestit brésilien ? 
-         Une femme avec un détail en plus 
-         Un détail en plus ? 
-         C’est vrai que toi, tu ne peux pas savoir. T’es un androïde 
-         Ouais et alors ? 
J’abandonne. Son cas est désespéré.  Autant courir et ne pas parler. C’est que le bougre est bon dans l’exercice. Il ne s’arrête jamais, il m’épuise. 
Rien ne le touche vraiment. Il ne regarde pas autour de lui, il va tout droit. Il n’a pas remarqué ces cubes sur pilotis aux vitres teintées. Ces habitations semblent abandonnées.  Que sont devenus leurs habitants ? 
-         L’androïde me souffle : ils font semblant de dormir parce qu’ils détestent le jogging 
-         Je  t’ai  posé une question ? 
-          Tu l’as pensé si fort 
-         C’est la meilleure.  Toi aussi tu peux lire dans mes pensées ? 
-         Oui, mais j’ai du mal. Ca me fiche la migraine 
-         La migraine pour un androïde ? 
-         Oui, mes circuits disjonctent un à un si.. 
-         Te fatigues pas, je vois 
  
Son cerveau sent le brûlé. Sa foulée est moins vive. J’arrive enfin à le suivre, je le dépasse même. Je me retourne pas et jouis de l’instant. Sportivement c’est le pied, olfactivement non. Son crâne se ramollit, et dégage une forte odeur de plastique cramé. Je m’arrête, je le regarde agoniser. Mon entraîneur est à genoux. Des albatros d’aciers le survolent puis, le  prennent sans ménagement. Direction l’atelier. On va le réparer là-bas, il sera comme neuf. N’ayez crainte, tout aussi stupide et sportif. 
Je rentre escorté par quelques kangourous : les mouchards du coin. Ils défrichent une piste plus courte menant à mon cube.  Avec eux, je n’ai aucun problème pour suivre le rythme. C’est presque de la marche à pied. Une promenade en somme. Je m’amuse, je les entends tendre l’oreille, s’échanger les pensées des autres : la limande de l’étang voisin à le béguin pour une antilope, l’orchidée fait la tête  à un escargot parce qu’il bave sur elle, le bourdon se fâche avec une psy menthe religieuse parce qu’il a le moral. On peut rire de tout cela et rendre grâce à Dieu de vivre ici. 
Pourtant je le ne fais pas. Je n’ai ni le remerciement ni la religion facile. La fin du monde je l’ai connue. Toutes mes illusions se sont évanouies depuis. 
Mais il faut toujours tricher, être une figure à une seule face. Si vous saviez comme c’est fatiguant, barbant même. 
Je veux qu’on ne sache rien de moi, tout du moins de mes ressorts les plus intimes. 
Ce ne sont pas des kangourous que viendra le danger. Je les vois recueillir, sur le bord de la route, les confidences  d’un caramel mou à l’accent breton. En le regardant dans les yeux, ils ont tout deviné et lui conseille de parler. Il a rompu avec une crêpe et se répand. Il hurle à la mort et désire encore croire en l’amour. C’est pathétique. C’est long, c’est répétitif. No comment de ma part, ce n’est pas le moment d’être lu dans ses pensées, surtout pas.  Assis sur une pierre je les vois tous les trois. Je m’attendris un peu. 
Dans trois heures ils auront tout oublié, l’esprit frais et corruptible, gobant ce bonheur de pacotille qu’on leur offre. Je ne suis pas de ces bêtes-là. Je ne lis pas dans les pensées, je garde les plus secrètes pour moi. J’ai la mémoire épaisse et tenace comme le cuir du crocodile. A force de tanner à la chaleur du jour, la nostalgie devient une rancune puis, une mélancolie comestible sur le tard. J’ai la mélancolie comestible, le miel du temps qui passe. 
La nuit tombe à présent et le caramel se fait moins bavard. Il s’endort sur un vieille gaufre affrétée à la va vite pour apaiser sa peine de cœur. 
La route est plus large ici. C’est le signe que l’on approche. Je vois mon loft, mon cube Les vitres fumées se sont posées dessus. 
Mon moustique de garde est surement rentré et a demandé d’une voix claire : « que la nuit soit ».  Pour le comité d’accueil aimable je repasserai,  j’ai  droit à un savon de Dracula. Il a une dent contre moi.  
-         C’est à cette heure-ci que tu te pointes, tu me moques de moi 
-         C’est que…. 
-         Ne te fatigue pas. Je sais pour l’androïde, les kangourous, le caramel, la gaufre. Oui je lis très vite dans tes pensées. Tu sais, moi que je ne crois pas à ce que tu penses. T’as une imagination de dingue, ça cache quelque chose. 
-         Non je n’ai rien à cacher 
-         Arrêtes, on a tous quelque chose à cacher. On a tous un jardin secret. Même moi. 
-         Toi Dracula ? un jardin secret ? 
-         Si. J’ai une pièce noire moi aussi. 
-         Pas possible. 
-         On a tous une pièce noire mon grand 
Moi qui croyais jusqu’ici être le seul à en avoir une. Pour une surprise c’en est une. 
-         Et  alors Dracula ça veut dire que tout le monde triche, même les kangourous, le caramel, la gaufre ? 
-         Oui. On ne veut pas que le boss sache tout de nous 
-         Et l’Androïde ? 
-         Non pas lui, il est trop stupide pour avoir un jardin secret. 
-         Et pourquoi moi, je ne lis pas dans les pensées des autres ? 
-         Il faudrait que tu cesses de t’intéresser à toi exclusivement. Pense aux autres un peu. 
Mon moustique a raison. Il faut que je change. 
Je sais que Dieu a commis une boulette avec la terre et le soleil. Il a voulu se faire pardonner avec cette arche.  
Nous y vivons heureux avec la certitude de ne pas mourir. De là à avoir de nouveau une foi aveugle en lui, peut-être plus. 
 En revanche, Il serait temps de l’avoir en nous. 
  
Ven 4 Juil - 06:54 (2014)
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Wilou
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MessagePosté le: Ven 4 Juil - 13:33 (2014)    Sujet du message: [Hors-Compétition] DRACULA AND CO Répondre en citant

Haaaa, j'aime beaucoup!

Le passage du caramel mou est génial.
Comme toujours, ta plume est un délice, et ton miel du temps qui passe est bien agréable à suivre.

Je sentais venir la fin, tout en me demandant "mais c'est quoi ces animaux et ces caramels qui parlent?"...

En tout cas, bien joué!
_________________
Hopla!
Ven 4 Juil - 13:33 (2014)
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Rafistoleuse
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Inscrit le: 11 Sep 2013
Messages: 4 563

MessagePosté le: Ven 4 Juil - 21:09 (2014)    Sujet du message: [Hors-Compétition] DRACULA AND CO Répondre en citant

Ah la la j'adore, t'as des idées un peu dingues et je trouve ça top moi.. C'est ingénieux sur bien des points, et j'adore la poésie de tes images... Le caramel mou comme Wilou, la mélancolie comestible et tout... y a des pépites...

Merci
_________________
Rafistoleuse
Ven 4 Juil - 21:09 (2014)
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Octobell
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Inscrit le: 11 Sep 2013
Messages: 1 670

MessagePosté le: Mar 5 Aoû - 11:50 (2014)    Sujet du message: [Hors-Compétition] DRACULA AND CO Répondre en citant

Mais quelle imagination !! Tu es complètement sorti des sentiers battus (de Tes sentiers) pour nous délivrer une véritable petite pépite. J'ai complètement accroché à ton texte très ingénieux, comme l'a dit Rafi. Ok j'arrive 3 semaines après la bataille, mais mieux vaut tard que jamais, non ? ^^
_________________
Octobell

Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
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Mar 5 Aoû - 11:50 (2014)
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hector vugo
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Inscrit le: 18 Sep 2013
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MessagePosté le: Mer 13 Aoû - 09:42 (2014)    Sujet du message: [Hors-Compétition] DRACULA AND CO Répondre en citant

Merci Mo pour ton commentaire.
Mer 13 Aoû - 09:42 (2014)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:06 (2016)    Sujet du message: [Hors-Compétition] DRACULA AND CO

Aujourd’hui à 01:06 (2016)
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