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Born To Be Wild

 
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Wilou
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

Inscrit le: 18 Oct 2013
Messages: 719
Localisation: Fraserburgh, Ecosse

MessagePosté le: Lun 28 Juil - 03:15 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

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BORN TO BE WILD  



Je ne suis pas le genre le blonde qui, quand elle voit une peau de banane sur le trottoir, s'exclame “oh non, je vais encore tomber!” mais il faut bien avouer que je me casse souvent la gueule. Dès qu'il y a un accident, un truc, n'importe quoi, c'est pour ma pomme. Un jour, je crois bien que la station MIR va me tomber sur le coin de la figure, là. Moins de quinze ans après les prédictions de bug de l'an 2000 et de fin du monde. Si ça se trouve, les Mayas avaient prévu mon existence. Et dans une tablette, pas encore retrouvée, ça dit quelque chose comme « Quand Juliette aura trente ans, la terre s'ouvrira sous nos pieds, et tout explosera. » Franchement, ça ne m'étonnerait pas. Bon je vais pas vous raconter la fois où je me suis enfermée dehors, parce que vous me croirez vraiment vraiment blonde. Ni la fois où j'ai pris le métro dans le mauvais sens et que je suis arrivée en retard…

J'aimerais bien qu'il m'arrive quelque chose de génial, d'extraordinaire. Un truc comme dans les films. J'ai trente ans, un jour et dix heure trente-sept minutes. Et ma vie n'est pas super, super palpitante. Je travaille dans un centre de téléphonie. Je ne vends pas de téléphones. Je téléphone à des inconnus, sur une liste de clients potentiels, et je fais des enquêtes. Tout ça pour éventuellement leur vendre l'intégrale d'une encyclopédie ou un nécessaire à maquillage, des assurances… enfin bref. Voyez. Le truc chiant par excellence, en plus j'aime pas les téléphones. Et je travaille quarante heures par semaines pour pas grand-chose.

J'aimerais bien qu'il m'arrive quelque chose. Pas un Prince Charmant, c'est surfait et ridicule, ça. Enfin, un mec qui me plante pas au bout de deux mois, ce serait quand même pas mal, j'avoue. Mais je voudrais bien un truc… je sais pas, une aventure. A la Indiana Jones. Un peu exotique, tout ça. Mais là, c'est samedi, je vais au cinéma. J'ai tous mes week ends, et je vais vivre sur grand écran ce que je n'ai pas dans ma vie. Il est presque quatorze heures, et je dois retrouver Aisling devant CineWorld pas loin de Buchanan. Je suis encore dans le métro à m'imaginer que je parle à des gens, que j'écris les mémoires d'une fille insignifiante, de la seule blonde qui reste plus de trente minutes dans le métro glaswégien parce qu'elle a pas compris dans quel sens ça tournait.*

J'imagine le chauffeur du métro : « oh, t'sais, moi, je vois pas tellement d'avancement dans ma carrière, je suis au bout du rouleau, je tourne en rond... » et je mets à rigoler. Puis je descends à Buchanan. Faut que je passe par le distributeur pour prendre un peu de sous. Le samedi est mon jour préféré. Y'a tellement de gens dans les rues, c'est tellement vivant, ça me donne l'impression d'exister un peu. Puis là, c'est l'été, c'est la fin des soldes, puis c'est les jeux du Commonwealth, alors de la foule, y'en a. Des gens avec des drapeaux de leur pays, ils vont encourager les leurs.

Je remonte la rue et je vois une foule monstrueuse. Ce n'était pas prévu ça… Ils sont rassemblés devant Buchanan Galleries, le centre commercial. Enfin, ça me concerne pas. Ils ont des drapeaux palestiniens et organisent une manifestation pour le cessez le feu et pour tenter de sauver la Palestine. Moi j'y pige que dalle à ce conflit, et je suis bien contente d'être à Glasgow et pas à Gaza. Je passe mon chemin, et contourne le bâtiment pour m'arrêter au distributeur en face du cinéma. C'est un grand machin avec des grandes affiches, ça coûte assez cher mais il y a plein de films. Alors, je tire vingt livres. Comme ça, on pourra se prendre un verre après, avec Aisling. Je récupère ma carte, littéralement bleue, et mon argent, que je fourre dans ma poche… avant de me retrouver entravée par un bras, le canon d'un pistolet sur la tempe.

Qu'est-ce que je disais ? A chaque fois, c'est bibi qui trinque. Je panique mais je n'ose pas bouger. J'ai presque envie de pleurer en criant « pitié me tuez pas, j'ai trente ans depuis hier et si je meurs maintenant la prophétie maya ne s'accomplira jamais ! » Rien ne sort de ma bouche, à part un filet d'air qui s'échappe de mes poumons, histoire de dire que je respire encore. J'ai pas encore tout compris, en fait. Les gens autour de moi crient aussi, reculent. Les sirènes policières se font entendre.

Et mon ravisseur crie à qui veut l'entendre. « Reculez tous, et m'suivez pas, où je lui éclate la cervelle ! Vous voulez pas avoir ça sur votre conscience ! » Genre, la sienne, de conscience, elle va trèèèèès bien. Alors on s'enfuit. Enfin, il s'enfuit en me traînant un peu comme un boulet (et ça n'a rien à voir avec ma réputation sur les forums d'informatique il y a dix ans, hein). Je n'ai toujours rien dit. Mon cœur bat assez vite.

Et on arrive à sa bagnole, semble-t-il. Un coupé un peu vintage du genre Starky et Hutch. Enfin, je le regarde, à présent qu'il m'a poussé sur le capot. Il est assez grand et a le visage couvert par un masque de caricature. Je ne sais pas qui c'est censé représenter et je m'en fous, j'ai d'autres priorités comme rester en vie, voir Dragons 2 avec ma pote, boire une bière, rencontrer un mec qui me larguera pas au bout de deux mois…
Il me donne les clefs.
- Mais…
C'est mon premier mot. Je cligne des yeux, il veut quand même pas que je conduise, moi, Juliette, tout juste trente ans, catastrophe ambulante. Genre, il veut pas avoir un accident, quoi. Mais il garde son arme pointée sur moi et je m'exécute. Il a garé sa voiture au bout de la rue, et me dit de me dépêcher, parce que les sirènes policières se sont vachement rapprochées et qu'il compte bien attendre l'autoroute 9 avant la fin de la journée.

Je précise que je n'ai pris qu'une seule leçon de conduite. J'ai mis quatre essais pour avoir mon code. Et cette leçon de conduite m'a convaincue que la voiture, c'était pas pour moi. Mais je démarre, les poings serrés sur le volant. J'appuie doucement sur une pédale, n'importe laquelle, je sais pas à quoi elles servent.
- Ben alors, t'avances ?
Je le regarde et je bégaie.
- Mais… je sais pas conduire…
- 'Tain, faut tout faire soi-même !
Il me dit sur quelle pédale appuyer, et il manipule le levier de vitesse. Mauvaise idée.
- Bon, on va échanger.
Il a une voix un peu éraillée, étouffée, comme s'il avait beaucoup vécu ou beaucoup fumé. Il me donne son arme et on échange nos places. Mais que fait la police ? Elle vient d'Edimbourg, ou quoi ? Et puis, jusque quand je me dis « ou quoi ? », on voit les voitures à carreaux fluos dans le rétroviseur. Je suis sur le siège passager, j'ai un flingue dans les mains, et je sais pas quoi faire.
Et puis… Je le pointe sur lui. Il me regarde, il sourit peut-être, derrière son masque, et il me dit :
- Attends, tu crois que je te l'aurais filé si c'était un vrai ?
Et puis il appuie sur le champignon et il file dans les rues de Glasgow. Il dépasse quelques bus et fonce. Moi, je suis encore décontenancée. Un faux flingue, quoi. Un truc en plastique. Enfin, vachement lourd quand même.
Je suis même plus otage de rien, quoi. J'aurais pu sortir de la voiture. Je pourrais être en train de bouffer du pop-corn avec Aisling. P'tain, je dois être sacrément blonde quand même.

Les bâtiments défilent et on entre dans un parking. Il me dit de sortir rapidement après d'être garé à l'arrache sur la première place libre.
- Bah je vais pas vous suivre, maintenant que j'sais que c'est un faux, quoi !
Il retire son masque et me regarde. Il a des yeux bleus très clairs, assez perçants, assez malicieux, mais pas méchants. Mais les expressions faciales et moi, hein. En tout cas, je suis… J'ai la bouche ouverte, étonnée.
- Ben quoi ? Il me demande.
- Ben… vous êtes… vous êtes vieux, quoi…
Il doit être plus proche des quatre-vingts que des cinquante. Un vieux criminel avec un faux flingue. Je rêvais d'aventure, mais pas un court métrage de série B.
- Hey, c'est bon, sois pas déçue, tu l'auras, ton heure de gloire. Je suis pas Bradley Cooper, et alors ?
Il me prends par la manche et on va vers une autre bagnole. Il s'arrête un instant et continue :
- Je suis même étonné de savoir qui est ce type, je sais même pas à quoi il ressemble.
Je sais pas pourquoi je luis réponds :
- Beeeeen, il est grand… heuuuu plutôt blond, je crois…
- Ouais, bon, on s'en fout, hein. Monte.
- Mais heuuuu, l'autre, c'était pas votre voiture ?
- Mais monte !
Je sais pas pourquoi je monte. C'est peut-être pas Bradley Cooper, mais je m'en fous de Bradley Cooper. Le mec il est pas armé, puis au pire, la police nous rattrapera. Je suis curieuse, je crois. Ouais. Parce que c'est inhabituel, quand même. C'est peut-être un court métrage de série B, mais c'est mieux que rien.
Il prend les clefs dans la boite à gants. De coupé rouge, on passe à une berline bleue nuit. Il démarre. Il savait où les clefs se trouvaient.
- C'est votre voiture aussi ?
- 'Tain, mais t'es chiante, en fait. Si tu continues, je change d'otage !
On quitte le parking au moment où la police entre, de l'autre côté. Tranquillement, à la barbe de tout le monde. J'ai du mal à y croire. On dirait un scénario de téléfilm du dimanche après-midi. Et puis on quitte le centre ville, on arrive sur la M9. On va peut-être vers Perth ou Inverness. Mon téléphone sonne.
Ha oui. J'avais oublié que j'avais un portable. Un jour, j'oublierai ma tête. Je décroche.
- Aisling ? Ouais heuuuu ben… je vais être un peu en retard, je crois.
- Un peu en retard ? Il est 14h45 ! T'as eu mes sms ?
Je regarde l'écran, et en effet, y'a une dizaine de sms en attente.
- Beeeeeen… j'étais assez occupée, en fait… tu vois heuuu comment dire…
- Mais… t'es sur l'autoroute ou quoi ? C'est quoi ce bruit de bagnoles ?
- Ben…
Je sais pas quoi répondre. Je pourrais dire qu'un papy m'a pris en otage et qu'on va je sais pas où, mais je dis rien, comme une conne. C'est moi ou l'ennui pousse à faire des conneries sur un coup de tête ? Le vieux bonhomme commence à me parler.
- C'est qui ?
Et du coup, Aisling comprend que je suis avec un homme. Je sais pas comment elle entend cette voix feutrée.
- Ha ouais, OK, tu pars en weekend avec un nouveau mec ? T'aurais pu me le dire, quoi ! Merci bien !
Puis elle raccroche.

Après ça, je reste silencieuse pendant peut-être une ou deux heures, je ne fais pas le compte. J'essaie de rejouer la journée dans ma tête. J'aurais pu m'arrêter dans la manifestation, signer la pétition, arriver deux minutes plus tard au distributeur, et je serais au cinéma. Mais j'ai passé mon chemin, et là, je vois bienvenue à Perth.
Perth. La vache, on a bien roulé. On contourne la ville pour aller un peu au nord. Finalement, je me remets à parler.
- On va où ?
- Ullapool.
- C'est pas le bon chemin.
Ullapool, c'est quand même vachement plus au nord et à l'ouest. Il aurait fallu passer par Fort William, peut-être.
- On va passer par Aviemore, d'abord.
- Mais heuu… puisque le flingue est un faux et qu'apparemment on est pas suivi et tout… pourquoi je reste ici ?
- Parce que t'es pas partie. T'aurais pu.
- Ouais mais, pourquoi vous me laissez pas sur le bas côté, là ?
- Tu veux un piquet de SPA pendant que t'y es ?
- Ben…
Faudrait que je cesse de dire beeeeen. Ça comble tous mes blancs, commence toutes mes phrases, ça me donne l'air con. Je sais plus si je suis effrayée ou excitée. C'est une aventure un peu pourrie, quand même. Genre, Aviemore, c'est le must de l'adrénaline. Je soupire. Le papy s'arrête à une station essence. On est près de Dunkeld. Il me regarde attentivement.
- Qu'est-ce que tu fous ici ? Il me demande. Tu regardes le paysage et tu vois que dalle. T'as les yeux ouverts, mais y'a quoi qui passe dans tes pupilles ?
C'est quoi, cette question ? Je reste interloquée, un peu comme une loque aussi, sur le siège passager d'une bagnole peut-être volée. Y'a mes empruntes partout.
- Beeeen…
- Ça s'entend que t'es pas écossaise, même si ton accent est bon. France ? Belgique ?
- Paris. Ça fait trois ans que je suis ici.
- Okay. Trois ans. Et t'as l'air d'apprécier la vie, ça fait plaisir. Qu'est-ce que tu fais pour tirer une tronche pareille ?
- Je fais des enquêtes par téléphone…
Il balaie l'air de sa main. Encore une fois, je passe pour une conne. Je soupire et regarde ailleurs. C'est vrai que c'est joli, par ici. C'est le début des montagnes, c'est vallonné, il y a des forêts, des petits cours d'eau, ça me rappelle mon enfance en Auvergne.
- T'as quitté la France pour aller déprimer ailleurs ?
Ouais, probablement. Il descend pour faire le plein et me laisse à mes pensées. Je repense à mon arrivée ici. Un ras-le-bol de la France. Ou peut-être bien de ma vie. Une recherche sur JobCentre, et voilà. Je ne me suis pas posé de questions, c'est le premier job qui a voulu de moi, j'y suis allée, et depuis j'habite à Glasgow. Finalement, c'est comme déplacer le désordre au lieu de ranger. Le planquer sous le lit, dans le placard.

Putain, le con.
Il remonte en voiture et on reprend la route. Je regarde le paysage. On s'arrête à Pitlochry. Je sais qu'il y a des distilleries dans le coin. Mais j'aime pas le whisky. Je trouve ça trop fort et ça a un goût dégueulasse. Faut croire que j'ai pas le gène écossais pour ça. Une image d’Épinal. Je descends pour me dégourdir les jambes. Puis j'ai besoin du petit coin. Et aussi d'un bon burger. Je me dirige vers la première boutique qui a l'air de vendre des snacks à emporter. On s'achète des glaces. Je prends un pot fraise-chocolat. Le papy a un pot de vanille-nougat. On va s'asseoir sur un banc d'abribus. Il mange un peu de sa glace puis me pique un peu de la mienne, pour goûter. Je dégage mon pot vers moi, comme pour le protéger.
- Hé mais c'est dégueulasse, est-ce que je crache dans votre pot, moi ?
Il se met à rire.
- Au fait, je m'appelle Gordon.
Et là c'est moi qui rigole.
- Z'avez pas moins cliché ?
Il me regarde, il a l'air surpris. Comme si la blonde déprimé ne pouvait pas faire de blagues. Mais bon, le premier type croisé en Ecosse qui s'appelle Gordon, voilà le cliché, quoi.
- Gordon McLeod.
- Juliette. Juliette Duclos.
Il essaie de répéter Duclos avec un vrai U. Il ne se débrouille pas trop mal. On se marre et on finit nos glaces avant de reprendre la route. Je pourrais rester ici, prendre le train pour Glasgow et affaire réglée. Mais ça me change les idées, d'être là, avec un type qui aurait pu cambrioler une banque si on avait pas été samedi. D'ailleurs, ça m'intrigue.

On arrive vers Dalwhinnie quand je reprends la conversation.
- Dites… c'était quoi, cette histoire de me prendre en otage et tout… vous avez fait quoi ?
- Ha, tu poses enfin la question. J'ai dévalisé une petite bijouterie.
Je fronce les sourcils. Il me raconte des craques, là.
- Et vous en avez fait quoi, de votre butin ?
- C'était dans un sac, que j'ai mis dans la première poubelle venue.
J'ouvre grand les yeux.
- Sérieux ? Mais… mais… ? Vous êtes malade !
- Oh, j'ai un peu de rhumatisme, mais je vais très bien, merci.
Il garde sa concentration sur la route. Aviemore n'est pas très loin. Mais on a peut-être encore une bonne demie-heure de route.
- Mais… mais pourquoi dévaliser une bijouterie alors ?
- Rho, une bijouterie, autre chose… c'est kif-kif. Je voulais juste voir si je pouvais le faire. Pour le challenge, tout ça. T'as jamais des idées folles et envie de savoir si t'as les tripes ou le culot de les faire ?
- Heuuuuu…
Sans arrêt. Sauf que j'ai jamais les tripes ni le culot. Je reste chez moi, à regarder le skydiving sur Youtube, à voyager sur PartirLoin, et à me dire qu'un jour, un jour… un jour… peut-être. Mais non, soyons raisonnable.
- Vous êtes quand même bien barré.
- Ils ont probablement récupéré le sac, personne n'a été blessé, et la première voiture est une location, et celle-ci est à mon beau-frère.
- Ouais, enfin, z'avez fait peur à tout le monde. Les employés de la bijouterie iront voir un psy. Et puis même si vous avez laissé le sac, vous avez quand même cambriolé… et vous avez un otage. Et on viendra me dire que j'ai développé le Syndrome de Stockholm en un temps record, tout ça. Z'êtes pas sorti d'affaire.
- Je suis vieux, je vis dans une maison de retraite sans grand intérêt… c'est bon, j'ai le droit de kiffer ma life, comme vous dites.
J'explose de rire. Il se moque des conséquences. Moi, ça m'inquiète un peu, même si rien n'est de ma faute.

Quand on arrive à Aviemore, je continue de regarder paysage. En trois ans en Écosse, je ne suis quasiment jamais allée plus loin que Glasgow. C'est un peu nul, j'avoue. Je me dis que j'ai pas le temps, pas trop d'argent alors je vais au cinéma, ça me conforte dans mes convictions. Mais je sais que j'ai tort.
Si Gordon peut risquer sa vie sur un coup de dé, pourquoi pas moi ? Bien sûr, je dévaliserai jamais une bijouterie ni quoi que ce soit, je ne mange pas de ce pain là.

On s'arrête devant une maison de banlieue. Aviemore, c'est pas très grand, mais c'est pas non plus un hameau isolé. Je regarde le nom sur la boite aux lettres. Jamie Morrison. Mais on ne sonne pas. Gordon se contente de mettre les clefs dans la boite aux lettres.
- On va prendre le bus pour Inverness. Puis un autre pour Ullapool.
- Et Ullapool, vous voulez faire quoi ?
- J'improviserai.
- Et quand la police vous aura rattrapé ?
- J'improviserai.
- Okay…
Je mets les mains dans les poches de mon jean. On marche vers la gare routière. Je regarde le paysage.
- Quand j'étais gosse, on habitait en Auvergne. Vous savez où c'est ?
Comme il me dit que non, je lui explique. Je lui dis que j'ai grandi entre Riom et Clermont-Ferrand, et que c'était les meilleures années de ma vie. Il me demande pourquoi.
- C'est comme ici. C'est la ville, mais à la montagne, avec des forêts. Y'a une simplicité qu'on ne trouve pas ailleurs.
- Ailleurs… Paris ?
- Par exemple.
- Glasgow ?
- Un peu. Pitlochry me rappelle mon enfance.
- Et ailleurs ?
Il me piège. Je n'ai quasiment rien vu du monde. Comme si je meilleur endroit sur terre, c'était l'Auvergne, et que le reste, que j'ignore, n'en valait pas la peine. Alors que je rêve de le voir, ce reste. Il me sourit, ravi de son effet. Pfff. Espèce de con. Je suis de mauvaise foi. Il m'agace quand même.
- Pourquoi avoir quitté Paris pour Glasgow ?
- Et pourquoi avoir quitté Glasgow pour Inverness, avec la police aux fesses ?
- J'ai posé la question d'abord.
- Pfff, c'est gamin, ça. Mais soit… Je ne sais pas trop. Je pensais peut-être que faire table rase du passé était le meilleur moyen d'avancer.
- Ça ne règle pas tous les problèmes, n'est-ce pas ?
- Pas vraiment. Ça ne retarde que l'échéance. J'ai mis deux ans à avoir mon bac. J'ai pas fini ma licence. J'ai déménagé dix fois après mes dix ans. Quand on a quitté l'Auvergne. Je n'ai pas de compétence particulière, ni de diplôme qui vaille quelque chose, je sais pas conduire, et il m'arrive toujours une tuile. Du genre, toute la toiture. Un mort par-ci, un accident par là, une fuite, un problème d'assurance, des petits trucs, des gros trucs.
Il me laisse parler, c'est sympa. J'ai pas dit à Aisling ce que je dis à Gordon. C'est plus facile avec un étranger. Un partenaire d'échappée belle.
- Y'a plus personne en France, qui m'attende. Plus personne.
- Alors pourquoi tu t'enterres dans boulot de merde ? Tu pourrais faire n'importe quoi, personne ne te retient.
Il pose une main sur mon épaule.
- Jamie est mon beau-frère. Ma sœur – sa femme – est morte il y a trois ans. Moi, je me suis jamais casé. Il n'y a personne qui me retienne, et je suis sur la fin de ma vie. J'ai toujours vécu une vie droite, bien dans les clous. J'ai envie de faire quelques conneries, d'avoir un peu cette folie que tu devrais avoir, avant quitter ce monde. Tu vois… J'étais pilote dans la RAF. Les gens portent des coquelicots pour se souvenir de la guerre, moi, je préfère l'oublier.
Il rigole encore, puis croise les bras.
- Je vais aller à Ullapool tout seul. C'est mon chemin. Tu as le tien à prendre. T'as pas besoin de cambrioler une bijouterie, hein. T'es jeune, t'es libre, t'as pas besoin de coquelicot**.
Il me donne une taloche amicale sur l'épaule et me plante devant la gare.


Un bus Stagecoach arrive. Il monte dedans. Moi, je ne sais pas quoi faire. Je m'assieds sur un banc. Drôle de conversation. Et je m'imagine en train de vous parler, comme si y'avait un public pour mon autobiographie imaginaire. J'en ris.
La police d'Aviemore passe devant moi… puis fais marche arrière. Le conducteur me regarde. Je le regarde… Grâce à la CCTV et à plusieurs témoignages, il a été relativement aisé de me retrouver. Bah, j'ai gagné un aller-retour Glasgow-Aviemore. J'ai rien eu à dépenser. Pas mal, quand même. On me demande si je vais bien, si je n'ai pas été blessée ou forcée à quoi que ce soit.

Dimanche. Jour du Seigneur, comme disent certains. Ça tombe bien, je suis athée. Quand je quitte le poste de police de Glasgow, j'ai comme une envie d'aller ailleurs. Je passe par chez moi, un appartement bon marché vers Govan, à l'ouest, pas loin du stade des Rangers.
Ai-je déjà eu des idées folles et envie de savoir si j'avais les tripes ou le culot de les faire ?

C'est comme ça que, la peur au ventre, j'ai décidé d'aller à l'autre bout du monde. En commençant par les premiers miles. Un pouce levé sur le bord de la route. Je ne peux pas me voir, mais je sens mon sourire sur mon visage.

Je suis jeune, je suis libre. Que pourrait-il m'arriver de pire que de mourir d'ennui ? Alors je pars vivre mon long métrage.



* Le métro de Glasgow est un circuit en boucle. Il tourne littéralement en rond et effectue une boucle en approximativement une demi-heure. Il y a deux sens : Inner et Outer. On choisit l'un ou l'autre selon la proximité de la destination, sachant qu'en attendant un peu plus, on y parviendra quand même.

** Au Royaume Uni, à l'approche de la commémoration de la guerre, on vend et porte des petits badges coquelicots. C'est un symbole dans le Commonwealth en hommage aux combattants surtout WW1. C'est l'équivalent du Bleuet en France. C'est une campagne du Royal British Legion, et les fonds viennent en aide aux familles de ceux qui sont tombés. C'est très populaire, et en automne, on en voit partout, quasiment tout le monde a son badge.
_________________
Hopla!
Lun 28 Juil - 03:15 (2014)
Auteur Message
christine
Super Coup de Coeur
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 988
Localisation: cholet

MessagePosté le: Lun 28 Juil - 11:18 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

J'aime beaucoup ta Juliette, paumee, encore gamine dans sa tete (avec sa facon de parler comme une ado), un peu fataliste et super reveuse.


L'aventure qui lui arrive est en faite une belle rencontre. Gordon est peut etre vieux mais il est comme elle, il souffre de la banalite de sa vie et de son manque d'aventure.


Ils vont bien ensemble je trouve. Mais surtout il lui a montre que oser c'est pas si difficile que ca.


Belle histoire, belle rencontre.




Mon seul bemol c'est qu'elle a peut etre 30 ans mais vraiment je trouve que son langage est tres ado, tres immature. Je sais qu'a 30 on peut etre "immature" mais la je trouve que tu en mets vraiment une couche et ca la fait passer vraiment pour une cruche. 




Mais j'ai vraiment pris du bon temps a lire ton texte. 


Tres bon premier texte pour mon defi
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Un sourire ca fait toujours plaisir
Lun 28 Juil - 11:18 (2014)
Auteur Message
Wilou
Super Coup de Coeur
Super Coup de Coeur

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Localisation: Fraserburgh, Ecosse

MessagePosté le: Lun 28 Juil - 13:05 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

Merci merci!

C'est un peu le but, qu'on la prenne un peu pour une cruche, elle même se prend un peu pour une cruche, mais c'est une façade. Elle planque ses peurs derrière ça. Elle est assez lucide, elle le sait. Et le langage... moi-même j'utilise ce langage, des termes qui font "djeuns" (c'est démodé, ce mot, d'ailleurs XD), chacun a sa perception, mais je comprends qu'elle puisse donner l'impression d'être immature, elle l'est un peu quand même! Finalement, avec ce qui lui arrive -et ce qui ne lui arrive pas- elle ne s'est pas épanouie, elle n'a pas tellement grandi, elle s'est enfermée dans un schéma.

En tout cas je suis contente que cette rencontre t'ait plu!

Smile
_________________
Hopla!
Lun 28 Juil - 13:05 (2014)
Auteur Message
Matt Anasazi
Plumivores
Plumivores

Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 763
Localisation: Agen

MessagePosté le: Sam 2 Aoû - 15:52 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

J'ai pris un réel plaisir à lire les aventures de Juliette version à côté de sa vie (une des files d'attente les plus sympas de ma vie !)

Entre la pauvre gosse mal grandie qui n'arrive pas à faire face à ses rêves et ce petit vieux qui veut un dernier "kiff" de la vie, c'est une belle rencontre improbable !



Viens rendre visite à ma Juliette version flippante et dis moi ce que tu en penses !
_________________
"Faire sortir les maux de l'âme, c'est la psychanalyse.
En faire sortir des mots, ici naît la littérature."
Sam 2 Aoû - 15:52 (2014)
Auteur Message
ATea
Plumivores
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 945

MessagePosté le: Mar 5 Aoû - 00:06 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

J'ai trouvé certaines longueurs dans ton texte. Mais elles ne m'ont pas empêché d´aimer la rencontre improbable.
Le petit vieux qui veut kiffer.
Elle qui se laissait vivoter.
Et cette rencontre qui fait qu'elle ne le suit pas vraiment lui mais plutôt son désir d'aventure, d'extraordinaire. En tout cas, c'est comme ça que je l'ai pensé.

J'ai aimé l'humour qui s'en dégage, le défilement de paysages et de pensées.
J'aime la chute aussi du coup avec cette promesse d'un demain plus aventurier.

Parce que MERDE! IL FAUT VIVRE!
_________________
ATea.
Mar 5 Aoû - 00:06 (2014)
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Auteur Message
Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 836

MessagePosté le: Lun 11 Aoû - 00:49 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

J'ai beaucoup aimé ton texte ! C'est vraiment drôle et vif. Et la rencontre improbable est belle. Comme le dit Atea, il y a peut-être quelques longueurs, mais l'ensemble est kiffant !  
Lun 11 Aoû - 00:49 (2014)
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Auteur Message
Octobell
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Messages: 1 670

MessagePosté le: Ven 5 Sep - 11:39 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

Pour le vocabulaire, je vais dans le sens de Deb. J'approche des 30 ans, et je parle comme elle ^^


Pour ma part, j'ai été embarquée dans l'histoire. Bon, je l'ai lue en deux fois, faut dire. Mais j'ai trouvé cette rencontre attendrissante et les personnages attachants. C'était frais, plein d'espoir et de lendemains qui chantent.
_________________
Octobell

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Ven 5 Sep - 11:39 (2014)
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Linelea
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MessagePosté le: Sam 6 Sep - 09:23 (2014)    Sujet du message: Born To Be Wild Répondre en citant

Moi je l'ai fraîche et dispo au petit déjeuner et franchement j'ai beaucoup apprécié !

Le vocabulaire ne m'a absolument pas choqué pour une trentenaire... ( c'est peut être pas normale... Ce qui voudrai dire quelque chose sur moi... ^^)

J'aime ce genre de rencontre improbable qui bouscule et change une vie !

Merci pour ce petit rappel qui dit qu'on a qu'il une seule vie, alors il ne faut pas s'emmerder avec des choses futiles et la vivre, ça fait du bien de temps en temps.
Sam 6 Sep - 09:23 (2014)
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