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Il arrive que l'on meurt

 
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Yannick Darbellay
Giga Coup de Coeur...
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 835

MessagePosté le: Mar 26 Aoû - 19:00 (2014)    Sujet du message: Il arrive que l'on meurt Répondre en citant

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Ça commence sous la peau, l'adolescence. Un frémissement d'abord, puis une déflagration, et les questions se bousculent. Qu'est-ce qui ne va pas, merde ? Et comment, et pourquoi !
Prémisse de la révolte la pensée se complexifie. On la sent croître en soi, se ramifier, infiltrer l'âme, imprégner la sueur, s'étendre aux nerfs, jusqu'au sexe.
Sous la peau, toujours, les os s'allongent, ils craquent, bordel, le corps et l'esprit vous échappent. À ce moment-là un basculement s'opère. Le voile bleu de l'enfance se déchire, et le monde se fait jour dans sa réalité la plus crue. La liberté n'est pas fondamentale, elle s’acquière.
Alors on se retrouve un flingue à la main, une flamme dans les yeux, et l'on se dit « ça y est, je vis ».


Cillian, Emma, Jamie, Connor, Rachel, Aaron, Molly et moi. Sauvagement.


J'écris les souvenirs pour ne rien perdre de leur substance, mais il est sans doute trop tard. Ils ne tiennent qu'en l'esprit, légers, insaisissable comme l'écume déposée sur la brisure des vagues, quand se rencontrent les courants contraires.
En retrouver la texture.
Je me souviens du vacarme ininterrompu de la mer, mordant rageusement les falaises, parce qu'elle voulait courir plus loin, plus vite, sans obstacles ni entraves. Elle crépitait dans un bruit de friture, vous savez : « Fshhh ! Fshhh ! », rythmé par le claquement impétueux du ressac.
Nous titubions sous les coups de boutoir du vent, et nous devions, pour ne pas chavirer, nous retenir les uns aux autres, nous rattrapant à nos éclats de rire. Je me souviens d'Aaron marchant la gueule ouverte et les yeux clos, tandis que, du ciel, coulaient des rayons de lumière crépusculaire, capricieuse et dorée. Les embruns nous salaient la peau, et donnaient aux baisers le goût des larmes. Les filles riaient, et riaient d'excitation, enivrées et délirantes. Jamie, les devançant d'un pas, gardait majestueusement les bras ouverts, ainsi qu'un albatros, pour embrasser l'instant fugace. Et alors tour à tour, nous nous joignions à lui, les membres déployés pour former un banc d'étoiles filantes en route pour notre périple astral.
Aaron beuglait à pleine rage des chants d'indépendance. Connor, et Jamie s'y mettaient aussi, et nos cœurs palpitaient à l'unisson, parce que nous dérivions ensemble, viscéralement, entre des saillies rocheuses au profil déchiqueté, ensemble, jusqu'à la fin des temps. Ensemble nous nous déchaînions dans le déchaînement des éléments.


Parce qu'il fallait vivre et aimer pour toute une vie, en un battement de cil.
Parce qu'il arrive que l'on meurt.


Aaron, Connor, Bobby Sands et l'IRA.


Aaron était arrivé à l'école vêtu d'un t-shirt noir, et le visage meurtri. C'était avant que tout ne commence. Sur le vêtement, on distinguait une face large et souriante encadrée d'une chevelure christique. Le visage d'homme se détachait sur un mur de brique blanche. « Bobby Sands » nous révéla-t-il. Aaron se leva pour nous faire face. Dans son regard dansait une lueur provocante. Puis il nous raconta des histoires de vie et de mort. Des morts de faim. « Pour notre terre ». Il gesticulait avec ferveur et les filles le dévoraient des yeux. Des mots comme des balles. Il nous effrayait et nous fascinait à la fois. Son prêche faisait écho à nos tourments. La colère. L'affirmation de soi. L'existence. Parce que, chaque jour, quand nous longions les rangées de maisons identiques aux façades de brique sale nous doutions d'exister.
Aaron nous offrait de l'espoir.
Jamie lui sourit d''un air indéfini :
« N'empêche, ces mecs-là, ils ont tué des gens. C'est ça le prix de la liberté ?» Osa-t-il.
« Ce sont des hommes ! C'est notre terre ! »
Alors il se tut, et fit semblant d'y croire, parce que son cœur, ses entrailles, sa putain de caboche d'écorché vif, n'aspirait qu'à s'embraser pour de bon, quoi qu'il lui en coûtât, et quelle qu'en fut la cause.
Le sens des mots comptait-il vraiment ? Nous nous attachions à leur résonance.
« Qui t'a fait ça ? » Demanda Rachel à Aaron en désignant ses plaies.
« Mon beau-père ».
Il ne s'étendit pas là-dessus. Il préféra raconter son Irlande du Nord, et il nous la montrait, plus palpable qu'elle n'avait jamais été sous nos pieds. D'un coup, l'asphalte craquelait, et les collines verdoyantes remplaçaient les murs gris de l'école.
Avec lui, nous réapprîmes à rêver. Le soir nous quittions nos parents, et nous nous retrouvions dans la rue vide. Ensuite, nous planquions dans nos sacs, de l'alcool acheté à l'épicerie du coin, et nous nous rendions chez Aaron, tel une escadrille bruyante et frondeuse. Là-bas, nous conspirions à mi-voix dans la pénombre de sa chambre, éclairées par quelques bougies complices. Confortablement installés sur des coussins usés, nous nous figurions comme les premiers hommes d'une ère nouvelle, sous le regard tranchant des martyrs nord-irlandais punaisés sur les murs. Mais ça n'était qu'un jeu, qu'un grand, qu'un vaste jeu de vie auquel on se prêtait avec fougue, parce qu'on y trouvait l'occasion de rire, de boire, d'exercer la pensées et d'éprouver de l'enthousiasme. On se parlait front contre front, les souffles emmêlés, réchauffés par la chaleur du voisin. Les filles se serraient contre les garçons. Elles lançaient à la volée leurs réflexions pleines de bon sens, sifflantes comme des braises, tandis que les garçons discouraient interminablement, avant de s'interrompre, distraits par les dents blanches et les lèvres tendres qui les effleuraient.
Aaron s'exprimait, avec des fêlures dans la voix. Il parlait de son père, mort au combat. Aaron l'enfant fou. L'orphelin possédé. La rage au ventre, il se dressait au centre de notre cercle, vacillait puis s'envolait. La guerre. La mort. La lutte à tout prix. Il nous montrait ses blessures. Les coups de poings, les estafilades pourpres, recueillies dans quelque règlement de compte. Chaque semaine il en découvrait de nouvelles. Nous nous taisions jusqu'à ce qu'il se rasseye, ensuite, nous débouchions du whisky. Les bouteilles tournaient jusqu'au dernier souffle de la nuit, à l'heure où l'aube cède aux avances du jour. Alors les corps se désenlaçaient et nous rentrions chez nous pour affronter nos parents. S'ils n'avaient pas démissionné.
Un soir Aaron vint à notre rencontre. Il nous pressa d'accélérer le pas. Il nous tournait autour comme un fauve survolté, l’œil électrique. « Vite, vite, entrez, entrez !». Jamie, clairvoyant, le dévisagea. « Qu'est-ce qui ne va pas, Aaron ? ».
Derrière l'excitation, il avait perçu la tristesse et la peur.
Nous nous installâmes dans sa chambre, avant qu'une silhouette ne se découpasse dans l'embrasure de la porte. Son beau-père entra. Il ne resta pas longtemps. Patrick était un grand type sec, moustachu, les cheveux long, le sang froid. Un serpent. Aaron se tenait à l'écart, silencieux, pendant que Patrick discourait. Bien qu'il n'élevât jamais la voix, on percevait chez lui, les mêmes intonations exaltés qu'on retrouvait chez notre camarade de classe. Un voile métallique en plus. Il appuyait ses paroles par des gestes brusques. Chaque mot était pesé. Chaque phrase semblait chargée d'expérience.
Quand il se retira, nous étions épuisé. Il est revenu plusieurs fois au cours des mois suivant. À chaque fois il nous laissait étourdis, séduits, inquiets et affamés. Il nous racontait les exploits de types encagoulés, nous décrivait des batailles sanglantes, avec force détails. Tout paraissait tellement réel, râpeux dans la bouche. Il nous montra des armes. Nous rigolions trop fort, et tâchions d'être à la hauteur pour ne pas sembler lâche aux yeux des autres. Tout ça n'était qu'un jeu d'adolescence. Puis nous apprîmes à les manier, à vide, et nous les démontâmes, entre deux rasades. L'interdit nous galvanisait. Nous le touchions du doigt.


L'action.


L'adolescence confond le courage et la témérité. Les sentiments sont mal ajustés. Il faut les éprouver pour bien se les approprier. Alors il arrive que l'on se fourvoie.
Il arrive que l'on meurt.
Patrick nous a exposé les règles. Il a fallu se taire pour l'écouter. Religieusement. Ce serait un test, une épreuve, le rite obligatoire pour accéder... nous ne savions où, au juste, mais ça avait les attraits de l'indépendance et la saveur addictive du risque. Le grand jeu, encore. À la frontière du rêve et de la réalité. 
Il a ouvert la mallette. L'éclat froid des armes nous éblouissait. Jamie, l'ange perdu, souriait, subjugué. Puis Patrick s'en est allé d'un pas vif, emportant la mort avec lui.
Ce soir là, nous sommes rentré tôt chez nous. Arrivé à la maison, j'ai vomi, et je ne crois pas être parvenu à dormir avant le samedi suivant, tant j'avais peur. Le grand jour a fini par arriver. Nous étions terrifiés, et pourtant, personne ne manquait à l'appel.
Cillian, Emma, Jamie, Connor, Rachel, Aaron, Molly et moi.
Nous avons grimpé dans un car, et avons parcouru le trajet en silence, puis nous avons marché jusqu'aux falaises. Le crépitement de la mer et la furie du ciel nous embrassaient totalement. D'un coup nous sommes sortis de notre torpeur.
Patrick ne nous rejoindrait que le lendemain. 
Alors nous avons vécu follement.


Parce qu'il arrive que l'on meurt.
Mar 26 Aoû - 19:00 (2014)
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Rafistoleuse
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MessagePosté le: Mar 26 Aoû - 20:01 (2014)    Sujet du message: Il arrive que l'on meurt Répondre en citant

Personnages : Alors alors, je mets enfin un nom sur l'homme à la malette/ aux flingues/ à la boîte d'acajou, Patrick ! Son personnage est le seul que tu décris particulièrement physiquement, et je pense que c'est volontaire. On se rend compte au fil de ton texte, du l'étendue du pouvoir, de la pression psychologique et physique qu'il exerce sur eux, c'est... flippant... Je trouve que tes descriptions collent au personnage ! Ensuite pour les adolescents, j'avoue ne pas avoir mis de visages sur tous, même si j'ai des hypothèses (Jamie, Rachel ...) Et le personnage supplémentaire et qui est au centre de l'histoire c'est Bobby Sand. Tu introduis une vraie dimension historique et ça donne encore plus de corps et d'âme à ton histoire !


L'histoire : Je retrouve dans ton texte, les mêmes terreurs et rêves que chez les autres interprétations. Ce sens flou des réalités, des risques, cette recherche des limites, cette conquête de l'indépendance, de la liberté et à la fois cette candeur mal masquée sous le poids des bouteilles d'alcools et des rires. Tu as saisis l'essence du paradoxe de cette jeunesse paumée, et furieuse, ivre du risque. Il y a une violence très présente, très percutante, as seulement dans les actes, ou les récits, mais dans la façon dont leurs esprits, leurs personnalités sont happées, enrôlées par ce Patrick. Il est malsain, et on le sait tout du long et en tant que lecteur on est mal, impuissant. Cette violence on la ressent dans les éléments de la nature que tu décris avec les mots juste, de la poésie qui fait trampoline pour les émotions.


Je parlais de la dimension historique que tu apportes, je trouve ça hyper orginal et surtout très bien intégré au décor et à la scène du clip. C'est comme si le clip était venu après pour se greffer, et se fondre dans ton texte et je trouve ça drôlement bien amené. Tu as poussé les murs du clip et tu l'as emmenée ailleurs, dans une histoire plus profonde, d'une noirceur plus.. Je ne trouve pas le mot mais différente... 




Et puis il y a cette phrase, cette sentence qui rythme ton histoire et qui nous rappelle qu'il y a une fin, fatalement. C'est finement placé, tu crées des pauses, et ça nous monte à la gorge chaque fois un peu plus. Et tu finis par cette phrase, et c'était la meilleure chose à faire. 


Elle se suffit. Elle est glaçante. 


L'avant : Je trouve ça pas facile, je le redis à toi aussi, d'écrire l'avant-clip. D'autant plus que tu as choisi justement de ne pas te nourrir spécialement des détails, pas de tous en tout cas. Et c'est une jolie contrainte que tu t'es imposé tout seul, et que tu as relevé !  Tu as écris l'avant et c'est parfaitement cohérent avec ce qu'on sait du clip !
_________________
Rafistoleuse
Mar 26 Aoû - 20:01 (2014)
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MessagePosté le: Ven 29 Aoû - 18:52 (2014)    Sujet du message: Il arrive que l'on meurt Répondre en citant

Yan, que j'aime cette description organique de la rėvolte chez l'ado. Les premières  lignes de ton texte.sont magnifiques, le reste n'est pas mal non plus. A commencer par l'évocation de Bobby Sands, puis ce combat pour l'indépendance. C'est fin, poėtique et terriblement réaliste.


Il arrive hélas qu'on en meurt de cette lutte là. C'est bien vrai.
Ven 29 Aoû - 18:52 (2014)
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MessagePosté le: Ven 26 Sep - 10:19 (2014)    Sujet du message: Il arrive que l'on meurt Répondre en citant

Ah, si ya bien un sujet qui me passionne, c'est l'Irlande, notamment à travers son histoire riche et complexe, surtout par rapport à l'IRA. Dur dur... Dans ce texte, je trouve que l'IRA est vachement diabolisée. Ah certes, c'étaient loin d'être des saints, mais surtout des gens qui se battaient par conviction. Là, le texte donne l'impression que Patrick n'est rien d'autre qu'un gourou qui puise dans la faiblesse de l'adolescence pour en faire juste une bande de skinheads, façon This is England. Tu sous-estimes l'adolescence, et tu sous-estimes une part de l'histoire irlandaise. Dommage, je trouve ça facile, un brin manichéen, et ça me laisse un petit goût amer.
_________________
Octobell

Tous les propos exprimés dans les bonus de ce DVD n'engagent que l'intervenant
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Ven 26 Sep - 10:19 (2014)
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MessagePosté le: Ven 26 Sep - 17:45 (2014)    Sujet du message: contribution Répondre en citant

Bonjour à tous content de découvrir ce forum .
mon nom est leuk .
A plus les gars  Very Happy
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Ven 26 Sep - 17:45 (2014)
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Yannick Darbellay
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Inscrit le: 18 Sep 2013
Messages: 2 835

MessagePosté le: Sam 27 Sep - 15:09 (2014)    Sujet du message: Il arrive que l'on meurt Répondre en citant

salut,
je découvre ta signo, et j'espère que tu n'es pas là pour te servir du forum comme d'une plate forme publicitaire.
Sam 27 Sep - 15:09 (2014)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 02:25 (2016)    Sujet du message: Il arrive que l'on meurt

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