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UNE OLIVE AU FOND DU VERRE

 
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hector vugo
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MessagePosté le: Lun 22 Sep - 18:39 (2014)    Sujet du message: UNE OLIVE AU FOND DU VERRE Répondre en citant

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UNE OLIVE AU FOND DU VERRE 
  
J’habite un quatre pièces place d’Italie et je suis heureux. N’en doutez pas. Rien chez moi ne transpire l’à peu près, aussi proche de la perfection si possible en somme. J’y travaille d’arrache-pied.  
Debout à l’aube, avant même de faire couler le café,  j’allume ma lampe de chevet et me regarde attentivement. Les miroirs du dressing font face à mon lit. Aussi je peux, aisément, vérifier si la ligne imaginaire, qui sépare le sommet de mon crâne à mes orteils,  reste droite. 
Elle l’est. Alors je me lève, j’observe mes abdominaux. Et je me kiffe à mort. 
Si le clonage des hommes existait déjà, je serais tombé amoureux de moi. 
Si vous saviez comme je suis beau. Mais beau !! A donner des complexes à une statue grecque. 
Les peintres cherchent le nombre d’or pour atteindre l’équilibre absolu dans un tableau. Eh bien moi, j’ai gagné au loto de l’esthétisme.  Ce nombre je l’ai, et avec le numéro complémentaire s’il vous plaît ! 
Pas la peine de lutter.  Même Dieu jeta l’éponge en me voyant à ma naissance. A regret,  Il déclina toute responsabilité dans l’élaboration de ma personne.  
« Je suis incapable de faire aussi bien. Ce garçon c’est le plus que parfait, je suis dégouté. Qui est son père ? » Dit-il à ma mère, en se penchant sur mon berceau. 
La pauvre lui murmura : « Seigneur, c’est un marin avec un physique de sardine ». 
Ma mère, elle était belle comme une sirène. Sauf, au moment de l’accouchement. Elle subit une épisiotomie. De cet épisode je garde une sale manie. Encore aujourd’hui, je suis incapable de sortir par la petite porte. 
Il faut dire que je suis large. Pour vous donner une idée, j’ai l’aspect d’un triangle isocèle inversé. 
Nu, je suis à tomber. Hélas je dois enfiler ma robe de chambre. Que voulez-vous mon domicile ne n’est pas caché. J’ai trois grandes fenêtres donnant toutes sur l’appartement d’un homme à qui je ne laisserai pas le loisir d’admirer mon anatomie. Je suis un hétéro tout de même. 
A peine le premier pied par terre, mon chat Oscar vient se frotter à moi. 
Le désintérêt chez  les animaux est un leurre. Mon félin a faim et ferait n’importe quoi pour avoir son assiette remplie. 
Sa beauté ne l’exonère pas de mon mépris. Pour autant j’ai pour mon « Oscar » de l’admiration. 
Quel maintien ! Quelle science du mouvement ! 
On devrait s’inspirer des chats, l’humanité serait bien plus belle. D’une beauté plastique. 
On ne verrait plus des tordus, des bancals, des têtes baissées.  Nous aurions tous de l’aristocratie dans le paraître. 
Mais je rêve. 
Combien de foyers ont des chats et dissèquent leurs mouvements jusqu’à les imiter à la perfection ? 
Si peu, trop peu. 
  
Quand j’ouvre les volets, le jour se pointe. Mon voisin d’en face ne les ferme jamais. Chez lui c’est Versailles, j’ose à peine imaginer le montant de sa note d’électricité. 
Il s’habille toujours en noir de la tête aux pieds. Il est terriblement élégant, félin à ses heures quand je le vois, parfois, marché sur sa moquette prune et rejoindre son piano « Steinway ».  
Dans ces instants là, je regrette de ne pas entendre ce qu’il joue. 
Du Beethoven sans doute. C’est plus en harmonie avec sa large chevelure poivre et sel. 
Ce matin il ne joue pas. Il consulte son portable. Il pianote dessus, il envoie un texto. 
Dans la seconde, le mien vibre.   Je ferme les rideaux.          
Je lis : 
Samantha mon amour,  
A quand notre première rencontre. Il me tarde de te voir.  
Tes mots ne me suffisent plus. 
Affectueusement 
Gilles 
  
Je ne réponds jamais à un message professionnel le samedi. 
  
  
____________________________ 
  
Comment en suis-je arrivé là, à envoyer des sms à une femme que je n’ai jamais vue ? 
La crise de la cinquantaine, le désir de revenir en adolescence ?  Peut-être. N’empêche que ce rajeunissement est grisant. 
Rassurez-vous, il ne se traduit ni dans ma tenue vestimentaire, ni dans ma vie sociale. Je tâche à être neutre.  
Ne jamais transmettre la moindre émotion. Je ne veux plus être lu.  
Quand on me pose la question : « Et toi comment tu vas ? », je reste à la surface. Je balance des platitudes. 
J’adopte la technique du perroquet. Je mets un drap sur ma cage. Je chante des choses gaies et aimables. 
C’est assez efficace. Personne ne se doute de rien. Même les femmes. Je m’en méfie comme de la peste, bien que leurs atouts ne me laissent pas insensibles. 
Je me suis fait le cuir. Il en a fallu du temps. Reconstruire les digues contre la passion,  recevoir les compliments comme des erreurs de jugements ou de la charité bien placée. 
Je ne suis pas dupe. 
Parfois, mon corps réclame sa dose de tendresse. Alors, je retrouve Céline une charmante étudiante en histoire de l’art et je l’emmène à Assouan. Nous y passons le week end. Nous jouons aux amoureux plus vrais que natures. 
On me sait sentimentalement occupé. J’échappe aux interrogations des amis, à leurs rendez-vous organisés avec des femmes ménopausées geignant leurs anciennes douleurs de cœur. 
J’ai bien assez des miennes. Elles m’ont pourri la vie. 
Je suis  en équilibre. En apparence. 
Depuis quelques semaines, J’ai abandonné mon étudiante en histoire de l’art, ou plutôt c’est elle qui m’a abandonné. Je passe des nuits blanches avec Samantha. Nous discutons par écrans interposés. 
On chate, on s’envoie des émoticônes. 
Je me délivre enfin. C’est plus efficace qu’une séance chez un psy. C’est fou comme un clavier et des mots peuvent vous désinhiber.  
 Je crois que je suis amoureux d’elle. Il me tarde de la connaître vraiment. Le virtuel commence à me peser. 
  
_________________ 
  
J’adore m’asseoir sur un banc et dévorer un pot d’Haagen Dazs. Vanille, noix de macadamia de préférence. Entre deux cuillères, je regarde avec intérêt les joggeuses du jardin du Luxembourg. Les femmes Bobo courent après leur jeunesse. Elles sont belles, attendrissantes dans leur désir de rattraper le temps perdu. J’aime à les voir dégoulinantes de maturité et de charme, comme elles aiment me voir, aussi, finir ma glace et pester sur l’impeccable tenue de mon bas ventre. 
Je sais qu’elles se disent : mais comment fait-il pour ne pas avoir de gras au bide ? 
Certaines s’arrêtent face à moi, me fixent droit dans les yeux. Elles profitent du spectacle, de ma chemise Calvin Klein épousant mes formes viriles. 
D’habitude, deux ou trois osent me parler. J’en choisis une avec qui passer la journée et même, s’il y a affinité, faire l’amour le samedi à l’heure où la nuit s’avance sans encore frapper à la porte du jour. 
Ce Samedi,  la conversation ne vient pas. Les joggeuses passent,  font une pause parfois. Pas davantage. 
Je finis mon pot et me concentre sur mon seul plaisir gustatif. Tant pis pour elles. 
A la dernière bouchée, mon téléphone sonne. C’est le patron. 
Pour lui, je fais une exception. Je réponds.  
-         Bertier, où en sommes-nous dans le dossier Gilles ? 
-         Ca avance patron 
-         Vous croyez qu’il est bon à cueillir ? 
-         Presque 
-         Bertier, entendez moi bien, je veux que ce connard finisse en serpillère et vite. On a assez perdu de temps avec lui. 
-         Bien Patron 
-         Passez à la phase numéro 3. 
-         C’est un peu tôt 
-         Je m’en fous de votre opinion Bertier. Je vous paie pour faire le sale boulot. 
-         Bien patron. 
 
  
Ce lundi, j’ai un mal de chien à me lever. Je prends une douche à l’arrache, enfile une chemise sans savoir quelle couleur elle a, met un pantalon noir, chausse des mocassins en daim. Le café ? Je l’oublie. Oscar mon chat ? La femme de ménage s’en occupera. 
Je suis en retard. Je commande un taxi bleu. Il est conduit par un japonais. C’est bien ma veine. Il me prend pour une vedette de cinéma. Il est sur de m’avoir vu dans le dernier Dany Boon. Il me parle avec emphase. Je comprends un mot sur deux. C’est assommant. 
Je le supplie de se taire et de mettre France info. En échange je lui signerai un autographe. 
Il la boucle. Il sourit, allume l’auto radio, puis appuie sur le champignon.  Il connaît Paris comme sa poche. Il prend des ruelles improbables, amadoue les flics. Et le miracle survient. 
J’arrive à l’heure. Je signe sur un carnet blanc Kad Merad. Mon chauffeur de taxi est heureux. 
Il me fait 50 % de réduction sur la course, c’est dire l’étendue de son bonheur. 
On se quitte sur ces mots : 
-         Kad San être baraqué 
-         Si vous le dites 
-         Vous jouer dans le prochain Stallone ? 
-         Peut être 
L’imbécile croit que je vais tourner dans Expendables 4 
  
La boîte, pour laquelle je travaille, ressemble à une banque, mais ce n’est pas une banque. Je n’en dirai pas plus sur son activité. 
Le hall d’accueil est un défilé de costumes sombres et de sourires forcés. On  serre la main aux hommes, on frôle des lèvres les joues des femmes. L’exercice est assez révélateur de l’état de chacun. 
Les collaborateurs angoissés ont la paume moite, les collaboratrices ont le teint rougi par l’appréhension. 
Les plus en contrôle ne laissent rien paraître. 
Gilles est de ceux-là. Tous les matins je le croise au deuxième étage, son bureau est à l’opposé du mien. 
Il sait si peu de choses sur moi, uniquement que je suis délégué à la sécurité intérieure de l’établissement. Je sais tout de lui jusqu’aux détails les plus intimes de sa vie. C’est mon job. 
On se salue et se souhaite une bonne journée d’un simple singe de tête. Pendant ces quatre secondes, j’étudie son visage, l’état de ses pommettes, de ses globes oculaires. 
Je vérifie si le protocole de destruction suit son cours. C’est comme une maladie incurable, elle ronge la victime et gagne du terrain jour après jour. 
Ce Lundi, Gilles a des cernes, les joues creuses et nage, encore, dans son pantalon. 
Personne ne fait de commentaires sur cette dégénérescence. On ne se mêle jamais des affaires privées des collègues. Enfin officiellement. 
Officieusement, c’est autre chose. Ça fait partie de mon job, aussi. 
Il y a 6 mais à la demande de la direction, j’envoyai une note informative au sujet de Gilles, le tout ponctué d’un ordre très particulier. 
C’était le début de la propagande noire, le signe générique de la disgrâce. 
Qu’avait il fait pour mériter ce traitement ?  Il avait échoué, lamentablement, sur un dossier. De plus, élément aggravant son cas, il entretenait une liaison avec la fille du patron : Céline, une superbe brune étudiante en histoire de l’art. 
Vous me direz, on licencie pour moins que ça. Pas dans notre boîte. Chez nous, nous mettons l’harmonie sociale en tête de nos préoccupations. On ne vire pas, on n’incite même pas à la démission, on encourage vivement au suicide. 
C’est la partie principale de mon job.  
Mais revenons à ce mail voulez-vous. Il disait :  
Chers collaboratrices et collaborateurs 
Suite à l’échec cuisant de Gilles V, nous vous informons que ce dernier a été muté au poste de superviseur aux probabilités. 
De plus, nous tenons à alerter nos jeunes collaboratrices du caractère, sentimentalement dangereux, de cet individu, ce dernier entretenant une liaison avec la fille à peine majeure du directeur. 
Connaissant le sens de la fidélité de Gilles V, nous  conseillons vivement au personnel féminin de prendre ses distances avec lui. 
Bien à vous 
Le service de la sécurité intérieur 
  
Par ce message je lançai la phase 1 du processus. 
  
Généralement il est assez efficace. On enregistre rapidement des résultats. Pour Gilles, les effets furent quasi immédiats. 
L’intégralité du personnel le mit en quarantaine. Assez sournoisement je dois l’avouer. On lui dit, chorégraphiquement, bonjour mais on ne lui parla plus. 
On l’installa dans un bureau aussi étroit qu’un cabinet de toilettes à la prison de la santé.  On lui flanqua dans les jambes une secrétaire sourde, muette et en surcharge pondérale. 
En quelques jours, notre homme changea d’apparence. Il devint pâle, mangea peu à la cantine. Il s’ennuya, tourna en rond. Il consulta de manière frénétique son portable, sa boite mail. 
D’ailleurs, il reçut un message de la fille du patron. Son étudiante en histoire de l’art le larguait. Sa lecture fut instructive.  J’ignorais que les jeunes quittassent à la serpe. 
En quinze jours, La vie de Gilles vola en éclat : au placard dans son boulot, célibataire à nouveau. 
Restait à finir le travail. 
J’avais presque pitié de lui en le croisant à la machine à café. J’admirais son courage, sa tenue. Le type était digne. 
Je m’en rendais bien compte en l’espionnant de l’appartement que me louait la direction. 
Gilles ressemblait à une olive coulant inexorablement dans un verre à cocktail Il suffisait de l’enfoncer pour qu’il se noyât. 
Vint la deuxième phase, celle, ou contrairement à ce que vous pensez, on remonte l’olive à la surface. 
Dans les livres, les films ou encore la vie, seules une femme peut inverser la poussée d’Archimède. 
Samantha le ferait pour Gilles. Mais une Samantha virtuelle. N’ayant personne au casting pour interpréter ce rôle, je m’y collais. Il me fallait une bonne dose de psychologie féminine et la photo d’un minois très attirant. 
 Je secouai le tout dans skype avec une invitation adressée à Gilles 
La réponse fut rapide et positive. 
Ainsi commencèrent des discussions nocturnes où je dus faire appel à mon imagination pour rendre Samantha crédible. 
Elle l’était incroyablement aux yeux de Gilles, dont je sentais la méfiance se muer en attachement. 
C’était presque trop facile tant il semblait friable et prêt à plonger dans une histoire sentimentale, aussi farfelue fût-elle. 
 Les hommes sont comme les fruits, ils tombent aisément. 
De soir en soir, je voyais Gilles se déverser en confidences, se mettre à nu, et réclamer que je le fisse aussi. 
Alors je jouai à la petite fille battue, m’inventa un père violent, un frère quasi incestueux. 
La proximité se tissa à une vitesse folle. Vous en doutez ? En voici la preuve avec l’extrait d’une de nos conversations. 
  
-         Gilles, j’ai peur des hommes maintenant. Je crains qu’il soit trop tard pour moi 
-         Qu’est-ce que tu en sais Samantha ? Certains hommes sont doux et méritent d’être connu. 
-         Tu en connais toi ? 
-         Oui j’en connais un. Moi. Mais tu vois, comme toi je crains qu’il soit trop tard. J’ai dépassé la date limite de consommation sentimentale. Je suis au bout de rouleau 
-         Au bout de rouleau ? 
-         Oui au boulot c’est la cata. En amour aussi. Il est peut-être temps que je parte 
-         Qu’est ce tu me chantes là ?  Arrêtes avec ça, tu n’es pas seul. Tu as des amis. 
-         Oh si peu. J’ai l’amitié fade et distante. 
-         Ca se soigne Gilles 
-         A mon âge, non 
-         Mais je suis là moi 
-         C’est vrai, tu es là et c’est une divine surprise. 
C’était il y a 3 mois. Gilles était déjà à bout, le fruit sur le point de se crasher au sol. Puis il y eut ces mots : je suis là, moi. Je rattrapai Gilles par le col de la chemise. Enfin c’était Samantha qui le rattrapait. 
Un homme à l’agonie c’est touchant. On en fait ce que l’on veut. J’aurais pu lui soutirer de l’argent, en faire un sérial killer. Il me mangeait dans la main. Seulement moi, je n’avais qu’un seul objectif : remonter l’olive à la surface du verre. Et elle remontait lentement. 
Il me fallait du temps. Et je le pris. En patience. 
Quitte à ce que mon olive fût accroc à ma créature. 
Aujourd’hui Gilles l’est. Je reçois un deuxième texto plus explicite que celui de samedi. Il propose à Samantha un rendez-vous. 
Le patron a raison. On approche de la phase trois. 
  
____________________ 
  Je m’habitue à être un fantôme dans un placard, un homme à qui l’on adresse peu la parole. On me fuit, on fait dans le minimum syndical. Ça me tue à petit feu.  Heureusement que j’ai Samantha. J’ignore par quel miracle je surnage. L’orgueil ou l’envie de cacher coute que coute ce que j’endure.
Je le vois bien. A la direction, il voudrait que je craque, que je me liquéfie. Je sais que j’ai perdu du poids, que mes yeux n’ont plus la flamme de jadis, qu’ils s’enfoncent dans leur orbite. Mais je ne leur donnerai pas ce plaisir-là. Je lutte encore.
Même si j’aimerais partir en vacances quelques jours, quitter cet endroit pour respirer un peu.
J’ai des crises d’angoisses en voyant mon bureau et mon agenda vide. Mon diaphragme se bloque dans ce silence oppressant. C’est tellement dingue que je n’entends pas la climatisation.
Le seul endroit, ou je me sens bien, reste les toilettes. J’arrive à y respirer.
Bref, c’est l’enfer pendant huit heures, un enfer qui se répète jour après jour.
Je tiens grâce à elle, uniquement grâce à elle. Samantha. Dans la poche intérieure de ma veste, j’ai placé la copie couleur de son photomaton. Quand cela va très mal, je le prends. Et je vois son visage. C’est ma ventoline mentale, mon unique lien au bonheur et à l’existence.
Vivement que je la vois en vraie, vivement que je la touche et que je l’aime.
Qui sait dans quelques jours. Elle a accepté un rendez-vous pour vendredi prochain. Mon deuxième texto a eu raison de ses réticences.
 
_____________________ 
J’ai appelé Le patron. Je lui ai confirmé que la phase trois démarre ce soir, ce vendredi. 
J’ai convoqué une jeune italienne Je l’ai pêchée dans une agence de mannequins peu regardante dans les prestations. Elle jouera Samantha à la perfection. C’est la sœur jumelle de la photo. Gilles n’y verra que du feu. 
Elle arrive à l’heure, terriblement magnifique, si magnifique que le trafic se ralentit aux alentours du jardin du Luxembourg. L’hôtel est à deux pas. 
La fille a bien appris son rôle. Elle connait les traits de caractères et les failles de Gilles. Il faudra, sans doute, qu’elle donne de sa personne. Elle n’en est pas choquée. Les femmes de cette génération savent faire la part des choses entre le sentiment et le sexe. 
Quand je la vois partir, je n’ai plus de  crainte. Elle ne tombera pas amoureuse. 
Je bois un café en terrasse. Au loin j’observe, une brindille aux cheveux longs poussée la porte du « Régina ». Les dés sont presque jetés. 
_______________________________ 
A la question : c’est quoi l’amour ? On peut répondre de diverses manières, imaginer ce à quoi on s’attend si l’alchimie survient. Mais les dissertations du cœur ne ressemblent en rien au réel. C’est toujours la surprise qui prévaut. 
Mieux l’aventure.  
A la minute où je suis rentré dans le hall de l’hôtel, avant de voir Samantha je sens son parfum. Un improbable mélange de vanille et de mangue. Je dis improbable car on peut la croire métisse, or elle ne l’est pas.  
Les ethnologues la qualifieraient d’Indo Européenne. Pourquoi donc donner des étiquettes aux être ? Pourquoi vouloir les faire rentrer dans des cases ? 
Samantha mérite mieux qu’une colonne dans un tableau Excel. Elle a dans ses gestes la retenue de l’appréhension, dans ses mots le désir de ne pas choquer. Elle me plaît. 
Notre amitié virtuelle n’est plus. Le réel a pris la place, avec ses codes de distances et d’évaluations. Apres quelques échanges, on se regarde sans rien dire, on se contemple. Et on découvre avec joie que l’on n’est pas déçu. 
Mon cœur bat, mon ventre fait des nœuds. C’est une angoisse différente du bureau, beaucoup moins « anxiogène ». C’est une angoisse heureuse, le signe qu’un bouleversement profond est en marche.  
Mon Gilles à 50 ans qui l’aurait cru ? 
Samantha vit elle la même chose que moi à cet instant ? Je le pense, je l’espère. Elle rougit un peu, puis reprend les airs spontanés de sa jeunesse pour qui les remous de l’âme semblent anecdotiques. 
Je veux lui dire ce que je ressens là. Je veux lui dire vite, trop vite. Je bafouille. Elle met son index sur ma bouche, me glisse à l’oreille : « chut, calme toi, profitons du temps présent ». Elle m’embrasse. 
-         Samantha, on nous regarde. 
-         Les autres, on s’en fout.  
-         Suis-moi 
  
Nous prenons l’ascenseur, montons à l’étage. 
Chambre 110. 
La parenthèse commence. Le temps se grippe, tout est au ralenti, les gestes, les baisers. 
Un voyage long courrier où nos corps se mélangent, ou nos souffles se font courts à la frontière d’un hoquet, puis en apnée quand ton regard se fait tendre et me glisse sans l’avouer un « je t’aime » de circonstance. 
Ce je t’aime j’y crois et il se glisse dans mon organisme comme un virus. 
Tu m’as inoculé ce virus-là Samantha. Dieu sait si j’y survivrai. 
Je sais que je m’emballe. Le poète dit l’amour est un ailleurs dont nous avons tous besoin. 
Avec ce que je subis dans ma vie, j’en ai un besoin fou. 
  
___________________________ 
  
Elle est sortie de l’hôtel bien après lui, les cheveux en bataille. J’avoue avoir eu la trouille à ce moment-là. Et si elle était tombée amoureuse de Gilles ? Puis je l’ai vue de près et j’ai été soulagé.   
A présent On  fait le débriefing. 
Elle a le visage reposé avec cette mimique de satisfaction, celle du devoir accompli. Elle a la dent dure avec son amant. C’est un mauvais coup, trop sentimental, trop à fleur de peau. 
« J’ai un faible pour les brutes, un peu comme vous » me glisse-t-elle. Je fais mine de rien entendre et je poursuis. 
On parle argent. On discute paie. Ce sera en liquide à la discrète. 
J’ignore encore si je l’appellerai de nouveau. Je suis certain que Gilles demandera un deuxième rendez-vous. Il faudra le faire mijoter et lui dire oui.  
Dans la soirée j’ai le boss au bout du fil. Il me marque à la culotte l’imbécile, c’est dire si le cas Gilles lui tient à cœur. 
-         Alors Bertier, ce connard de Gilles V est-il au bord du suicide ? 
-         Pas encore patron 
-         Qu’est que vous branlez Bertier !!!! 
-         Je suis la procédure, patron 
-         La procédure je l’encule Bertier !!!! Je veux ce connard en viande froide à la fin de la semaine, c’est compris 
-         Il n’y a pas plus clair, patron 
-         Alors exécution Bertier 
-         Bien Patron 
Quand la hiérarchie s’impatience, le temps vaut de l’or. 
Nous entrons dans le money time. Phase 4 
  
____________________________________ 
En règle générale, quand on obtient une réponse positive pour un deuxième rendez-vous avec une femme, c’est bon signe. 
Samantha m’a dit oui il y a deux jours.  Ce sera aujourd’hui, même endroit, même heure, même scénario sans doute. Quoi qu’elle exècre les rediffusions. 
Je devrais être heureux mais je ne le suis pas. Trop tendu, trop éprouvé par ce sentiment étrange d’urgence et d’ultime nécessité de vérifier encore et encore que ce que je vis là n’est pas un coup monté. 
Je doute de tout. De moi, de Samantha, des autres. J’ai l’impression de marcher dans des sables mouvants et de m’enfoncer. 
Il faut dire qu’objectivement tout va mal. Au boulot, on me submerge de travail alors qu’il y a peu je n’avais rien à faire. Je frise le burn out. 
Et comme un malheur n’arrive jamais seul, Samantha est devenue sèche. Nous ne parlons plus sur Skype, nous correspondons par textos en style télégramme. L’info rien que l’info, l’amour on verra après. 
Pourtant elle a confirmé le rendez-vous au Régina, j’ai peur qu’elle l’ait fait du bout des lèvres. 
Et si j’étais trompé, et si elle ne m’aimait pas. D’y penser j’en suis malade. 
  
C’est le jour J, l’heure H. Je suis à en avance. Au bar de l’hôtel, je commande un café serré. J’ai besoin d’avoir les idées claires. Je veux vivre pleinement l’instant. J’ai aussi peur que la première fois. A cette différence près que mon angoisse n’est pas joyeuse, elle est mortuaire. 
J’ai un mauvais pressentiment. 
Il se confirme, Samantha est en retard. Et en plus, son portable est sur répondeur. 
Cela fait presque une heure, elle ne viendra pas. La mort dans l’âme je m’apprête à partir. 
Un homme s’avance vers moi et demande à me parler. Il a une tête et un physique à faire peur, il porte des lunettes noires. Je ne le connais pas. 
Une frousse indescriptible s’est jointe à mon abyssale déception. 
_________________________ 
Si vous aviez vu sa tête quand  j’ai demandé à lui parler, vous auriez eu pitié de lui. Gilles ne joue pas le pauvre type. Il est le pauvre type, celui que le destin a, déjà, mis à mal. 
Ce que j’ai à lui dire va lui donner le coup de grâce. 
Il ne me reconnaît pas. Je suis déguisé en flic version Melville : imper’sombre, chapeau et lunettes noires. 
Je prends une respiration rauque et lâche ma phrase tout de go. 
« La brigade de la protection des mineurs vous suit depuis quelques temps, monsieur V. Il serait dans votre intérêt de changer votre mode de vie amoureuse si vous voyez ce que je veux dire. Sans quoi la justice s’occupera de votre cas » 
Il hoche la tête comme s’il me dit oui. 
Il part les épaules basses et la démarche rampante. C’est un homme mort que je vois de dos. 
  
___________________ 
Je quitte l’hôtel Régina. Il pleut averse. Le ciel pleure avec moi. Je me vide de mes dernières forces. A quoi bon poursuivre la lutte. Le vent me pousse vers la sortie. 
_________________ 
Ce matin, les volets de l’appartement de Gilles V restent fermés. On a entendu du Beethoven toute la nuit, les voisins se sont plaints. Moi aussi. Un camion de pompier stationne en bas de la rue. J’ai vu un macchabé y rentrer. Le boulanger m’a dit que Monsieur Gilles V s’est suicidé cette nuit. Il s’est noyé dans sa baignoire. Il n’a rien laissé derrière lui, ni mot, ni femme, ni enfant. 
J’appelle le boss. 
-         Patron 
-         Oui 
-         C’est Bertier 
-         Si c’est pour me dire que Gilles V est en retard, ne vous fatiguez pas, je sais ! 
-         Il ne viendra pas ni aujourd’hui, ni demain, ni un autre jour. Il est mort. 
-         Enfin ! Ce con s’est lourdé. Ce n’est pas trop tôt. Bon débarras. Attendez, laissez-moi deviner, il s’est pendu. 
-         Non il s’est noyé dans son bain. 
  
Comme une olive au fond d’un verre. 
Lun 22 Sep - 18:39 (2014)
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Octobell
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MessagePosté le: Mar 23 Sep - 00:18 (2014)    Sujet du message: UNE OLIVE AU FOND DU VERRE Répondre en citant

La vache, qu'il est immonde, ce Bertier ! Et quel pauvre Gilles ! Intéressant ce que ce texte dénonce, l'obligation de la performance et de la perfection pour pouvoir garder la tête hors de l'eau. Y'a beaucoup de psychologie dans ce texte. On se rend compte que Bertier admire un peu Gilles (dans la description du pianiste au début), mais dans sa quête de perfection, il ne se laisse absolument pas attendrir par cet aspect et va au bout de son travail. Il est inhumain. Je me demande ce que ça pourrait donner si on creusait dans sa psychologie à lui. Peut-être est-il au bord du gouffre, lui aussi. On reste assez à la surface du personnage (ce qui est judicieux puisqu'il n'offre volontairement rien d'autre), mais je suis sûre que ce qu'il a à montrer est intéressant (et probablement terrifiant ^^)
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Octobell

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Mar 23 Sep - 00:18 (2014)
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Yannick Darbellay
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MessagePosté le: Mar 23 Sep - 11:55 (2014)    Sujet du message: UNE OLIVE AU FOND DU VERRE Répondre en citant

Qu'il est sympathique ce Bertier !


Une histoire bien orchestrée et bien interprétée.Tu t'appuies sur un scénario solide et déploie une style vraiment plaisant et poétique. Puis tes personnages sont bien caractérisés. Le dosage entre le détachement glaçant de l'un et la sensibilité touchante de l'autre est parfait.
Et ton écriture est toujours aussi plaisante.
Comme Mo je me suis interrogé sur le personnage de Bertier. En cours de lecture je me suis demandé si un éventuel échec de la mission allait se produire le déstabilisant. Il serait alors passé de prédateur à proie. Mais bon, pour cela il aurait alors fallu que tu écrives un roman ^^
Mar 23 Sep - 11:55 (2014)
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Linelea
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MessagePosté le: Mar 23 Sep - 12:33 (2014)    Sujet du message: UNE OLIVE AU FOND DU VERRE Répondre en citant

Le thème : La torture par la mise au rebus. La personne que l’on piétine jusqu’au bout pour qu’il craque totalement jusqu’au geste irréparable. C’est un choix terrifiant ^^

La contrainte : Tu as des dialogues et le nombre minimum de personnages, même si au début j’ai eu un peu peur parce que je ne voyais pas vraiment les dialogues.

Le texte : Tu installes tranquillement tes personnages pour qu’on les comprenne bien. J’ai eu un petit moment de flottement quand Bertier reçoit le premier texto de Samantha, j’ai cru avoir mal compris et confondu entre homme et femme. Et puis arrivent les explications. C’est d’ailleurs un sale mec ce patron de merde !
Dès qu’on fait la relation avec Samantha et Gilles, on comprend où tu nous emmènes, pour moi la partie après le premier rdv est un peu trop rapide. Tu parles de surmenage et de délaissement de Samantha en même pas deux jours. (enfin je crois). J’aurai aimé que tu nous fasses un peu plus sentir les espoirs de Gilles et que la fin se déroule plus lentement.
Mais ce Bertier ! C’est du personnage à creuser parce que tu en parles au début pour le présenter puis on se focalise sur les étapes pour aplatir Gilles. Tu nous as alléchés et j’aimerai bien y re-goutter un de ces jours…

Le petit plus : La cruauté de Bertier savoureuse…

edit : après avoir lu les commentaires, j'ai eu également ce petit doute sur la réussite de Bertier... Et qu'il allait devenir proie... ce sera pour un autre défi XD
Mar 23 Sep - 12:33 (2014)
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